Sois médiocre et tais-toi… ou le lourd Prix de l’excellence journalistique

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Crise de la presse oblige ? Lus dans le journal La Montagne et dans le dernier numéro du magazine Stratégies, ces propos du lauréat 2014 du prestigieux Prix journalistique Albert-Londres, Philippe Pujol*, qui a été licencié pour raison économique par le quotidien La Marseillaise en juillet dernier :

« Aujourd’hui, je suis au chômage. Il y a 10 ans, quand on recevait le prix Albert-Londres, on avait un bon poste dans un bon canard instantanément. Et aujourd’hui, plus rien, on vous félicite seulement. Cela donne accès à l’édition, à des bonnes pistes, à des reportages uniques… En raison de la crise de la presse, je pense que les patrons préfèrent éviter les gens difficiles à maîtriser. En étant Albert-Londres, je suis quelqu’un de moins malléable »

… Malgré la qualité et la reconnaissance de son travail donc, Philippe Pujol n’aura pas trouvé les arguments ni les moyens de rester à La Marseillaise, comme le regrettaient déjà un certain nombre de ses confrères à l’époque (voir notamment ici l’article de marsactu.fr à ce sujet). Et malgré la belle visibilité que lui a conférée son Prix, il « rame » désormais comme d’autres confrères en recherche d’emploi.

C’est que, quoiqu’en dise le magazine Stratégies, qui évoque pour 2013 un nombre de cartes de presse quasiment stable (en baisse de 0,6% seulement en France contre moins 30% en Espagne et aux Etats-Unis ces 5 dernières années), le plus gros des impacts de la crise de la presse devraient commencer à se faire sentir à partir de maintenant dans l’hexagone.

Les plans de départs volontaires et autres ouvertures de clause de cession se sont multipliés ces derniers mois, notamment en presse quotidienne régionale, et cela devrait tôt ou tard se traduire sur le nombre de cartes délivrées par la CCIJP (Commission de la Carte d’Identité des Journalistes professionnels). Et ce, même si les journalistes sont autorisés à conserver leur carte pendant 2 ans après la perte d’un emploi.

Hélas, le fait d’être issu(e) d’une formation prestigieuse ou de voir son travail primé ne suffit plus à garantir un job, loin s’en faut. Au contraire même, comme tend à le démontrer la mésaventure de Philippe Pujol. Dans une conjoncture assez déprimée, où le poids des actionnaires se fait de plus en plus sentir sur les rédactions tandis que la place des régies pub’ devient souvent proéminente (voir ici mon précédent article sur la presse féminine), l’indépendance de certains journalistes aguerris n’est pas forcément du goût de leurs patrons, plus en phase avec des collaborateurs jeunes et « dociles ».

La réduction du nombre de permanents, au profit de journalistes pigistes ou free lance devrait inévitablement accentuer cette tendance. Offrant certes plus de souplesse aux groupes de presse et un bol d’air à leurs dirigeants, elle fragilise de facto l’indépendance et la qualité du travail fourni.

Rien de très réjouissant en perspective pour les médias et pour la presse, en somme…

PP1

 

Notes et légendes :

* prix Albert-Londres 2014, Philippe Pujol a été récompensé pour une série de 10 articles intitulée « Quartiers shit » et sous-titrée « La violence sociale aux rayons X ». Publiée à l’été 2013, cette série traitait du trafic de drogue dans les quartiers nord de Marseille, sous les regards croisés de différents personnages, depuis une « nourrice » jusqu’à un astrophysicien.

A noter que Philippe Pujol est un talent récidiviste puisqu’il avait déjà obtenu le Grand Prix Varenne de la Presse Quotidienne Régionale en 2012 pour son reportage « French Deconnection, au cœur des trafics ». Le 6 novembre 2014 d’ailleurs, sort son ouvrage « French Deconnection », qui reprend ces deux séries d’articles primés (éditions Robert Laffont – Wildproject).

« En difficultés économiques, La Marseillaise perd son prix Albert-Londres », Julien Vinzent, marsactu.fr, 29 juillet 2014

« Philippe Pujol, lauréat du prix Albert-Londres 2014, et au chômage », Laurent Bernard, La Montagne, 21 octobre 2014

« Quand la presse féminine bascule du côté obscur de la force », The BrandNewsblog – 15 octobre 2014

« Le journaliste touché, mais pas coulé », Gilles Wybo, Stratégies n°1787 du 30 octobre 2014 

Comments

  1. Bien triste …

  2. Oui c’est clair que c’est bien dommage. Et c’est malheureusement partout pareil ou presque. La presse est mise à mal depuis quelque temps déjà et ce n’est sûrement pas fini.

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