Marketing et communication : quelles tendances sur le marché de l’emploi en 2026, et quels impacts de la révolution digitale et IA ?

Depuis plusieurs années, le marché de l’emploi dans les métiers de la communication et du marketing vit une transformation profonde — à la croisée de la digitalisation accélérée, de l’émergence de l’intelligence artificielle et des bouleversements structurels que connaissent nos métiers : éclatement de l’écosystème médiatique et multiplication des canaux de communication, explosion de la quantité de contenus produits, polarisation et archipellisation des audiences, développement sans précédent des « vérités alternatives »…

A cet égard, alors que 2025 aura été marquée par une certaine prudence des employeurs, 2026 s’annonce déjà comme une année charnière : essor de nouvelles compétences et de nouveaux formats de collaboration, variabilisation croissante des modalités d’emploi au sein des organisations, montée en puissance du management de transition et redéfinition du rapport au travail et à la carrière… Les bouleversements s’annoncent nombreux et profonds.

Pour décrypter ces tendances et comprendre ce qui se joue dans nos métiers et au sein des entreprises, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Louise Beveridge et Benoît Cornu, co-fondateurs du cabinet Juste¹, ainsi que Fabrice Valmier, co-dirigeant de la société VT Scan². Ces trois éminents experts et observateurs privilégiés de nos marchés, ont bien voulu me faire part de leur analyse, sans langue de bois.

…Où l’on mesure combien la capacité d’adaptation et d’apprentissage, tout autant que la maîtrise des autres soft skills de base de nos métiers (curiosité, écoute, humilité) sont et resteront plus que jamais d’actualité pour les marketeurs et communicants, dont l’expérience demeure particulièrement valorisée et recherchée.

Bonne lecture à toutes et tous et merci encore pour leurs précieux éclairages à mes interviewés du jour !

Le BrandNewsBlog : Louise, Benoît, vous êtes à la tête d’un des premiers cabinets français spécialisés dans le recrutement et dans la valorisation des talents dans le domaine de la communication et du marketing. A ce titre, vous disposez d’une vue privilégiée sur l’évolution du marché de l’emploi dans nos métiers. Quelle est la tendance aujourd’hui : est-ce que le volume des recrutements dans nos secteurs repart à la hausse, ou bien est-ce nuancé ? Et qu’en sera-t-il dans les prochains mois ?

Benoît Cornu : En ce qui concerne les recrutements en contrat à durée indéterminée notamment, l’année 2025 a été assez compliquée. On a pu constater que beaucoup d’entreprises étaient en quelque sorte en stand-by et que le volume des recrutements a été en recul par rapport à 2024. Pour autant, ce « gel » en termes d’embauche ne s’est pas traduit par un gel de la vie des entreprises, ni par un gel de leurs projets. Le marché du management de transition et des missions est resté quant à lui assez bien orienté, montrant même des signes très encourageants sur la fin 2025 et en début d’année. Donc pour 2026, nous restons confiants sur la dynamique globale du marché de l’emploi et de l’accès aux talents.

Louise Beveridge : Oui, pour rendre compte de la dynamique du marché du travail, dans notre secteur de la communication et du marketing, il faut en effet considérer les choses de manière « globale », en regardant à la fois les embauches en contrat à durée indéterminée et ce qui relève par ailleurs des missions. Nous ressentons d’autant mieux cela que notre cabinet est positionné sur la totalité du marché de l’accès aux talents. Or on l’a bien vu ces dernières années, quand les entreprises souffrent d’un manque de visibilité et ce à tous les niveaux (géopolitique, macro-économique, fiscal ou social…), elles ont évidemment tendance à recourir davantage au travail temporaire et aux missions, et à élargir le scope des modalités d’emploi, pour mieux répondre à leurs besoins à court et moyen termes. Dans la pratique, cette « souplesse » dans le recours aux différentes solutions et modalités d’emploi qui leur sont offertes (prestations externes, missions, management de transition, intérim, CDD, CDI) ne répond pas seulement à des impératifs financiers ou économiques : elle leur permet aussi de faire face plus facilement à un surcroît d’activité ponctuel ou bien d’intégrer de manière temporaire une nouvelle expertise, dans le but d’améliorer la performance globale d’une équipe. C’est tout l’intérêt du management de transition notamment, que d’avoir recours à un expert ou à un manager, dans un contexte de transformation ou d’évolution, comme celle que l’on connaît actuellement avec la digitalisation accélérée des activités MarCom et l’essor de l’intelligence artificielle notamment.

Benoît Cornu : Oui, dans le contexte de transformation et de mutation que vient d’évoquer Louise, il est certain que les entreprises trouvent un réel intérêt à variabiliser et à diversifier les modalités d’emplois et de collaboration au sein de leurs équipes, avec une « core-team » et des « co-teams » qui travaillent ensemble, pour mieux répondre aux nouveaux besoins. Cette souplesse permet aussi aux directions de mieux gérer les talents et de répondre aux nouveaux enjeux qui viennent les impacter (utilisation et maîtrise de la data, meilleure intégration de l’UX/l’UI dans les parcours clients, bouleversement de l’achat média, passage du SEO au GEO, intégration des IAs génératives et automatisation de leurs process…).

Le BrandNewsBlog : Sur ce marché de l’emploi que vous connaissez bien, y-a-t-il des secteurs ou des entreprises qui aujourd’hui se distinguent par leur dynamisme ? Constatez-vous une dynamique particulière et des besoins dans le secteur de la tech, du luxe, de la santé, ou bien dans d’autres industries ?

Benoît Cornu : Non, très franchement, on ne peut pas parler de dynamique intrinsèque spécifique à un secteur. En réalité, les embauches dans les domaines de la communication et du marketing restent, comme dans tout autre domaine, très liées à la conjoncture.

Si le secteur de l’immobilier est en difficulté, il y a aura évidemment moins d’embauches, y compris en communication et en marketing. Dans les secteurs des industries de défense, en revanche et pour ne citer que cet exemple, tout se passe plutôt bien en revanche et on n’observe plutôt une demande en hausse. De manière globale, les secteurs industriels se portent plutôt bien. Mais on ne peut guère en tirer davantage d’enseignement : que ce soit pour les recrutements en CDI, les contrats temporaires ou les missions, les embauches dans les domaines de la communication et du marketing restent très liées à la conjoncture et aux enveloppes budgétaires dont les directions peuvent disposer.

Le BrandNewsBlog : Avec la digitalisation sans cesse plus poussée des métiers de la communication et le développement de l’IA, quels sont les évolutions que vous constatez au sein des organisations ? Voyez-vous apparaître de nouveaux métiers ? De nouvelles expertises, hard skills ou soft skills sont-elles attendues de la part des candidats ? En un mot, comment la révolution technologique en cours se traduit-elle au sein des entreprises ?

Benoît Cornu : La révolution technologique est bien en cours au sein des organisations. Les directions de la communication et du marketing sont très impactées, non pas par une évolution « incrémentale » de leurs métiers, mais par une véritable révolution.

Depuis deux ans, les entreprises font en effet face à une véritable déferlante IA, plus ou moins bien gérée et maîtrisée, mais cette transformation n’est que l’arbre qui cache la forêt et s’ajoute à l’éclatement de l’écosystème médiatique et à la multiplication des canaux de communication, à l’explosion des volumes de contenus produits et accessibles, au développement des vérités « alternatives », à la polarisation et l’archipelisation des audiences, à la perte de confiance dans les institutions… Ce n’est donc pas seulement la création de contenus qui se retrouve impactée par l’IA générative, qui permet de produire davantage et plus rapidement. C’est l’ensemble du funnel marketing et des techniques de promotion, d’acquisition et de conversion qui est profondément modifié et auquel il faut s’adapter. La réputation est devenue algorithmique.

Pour les directions de la communication et du marketing, cela demande de nouvelles compétences et expertises, parce qu’en amont, il faut être capable de créer des contenus avec discernement, créativité, mais aussi une précision accrue à l’aide des outils d’IA générative notamment, tout en veillant aux fondamentaux de la marque et de l’identité de l’entreprise. Et pour la partie « flux » et diffusion, il faut être capable d’appréhender la diversité des canaux et le nouveau paysage média, d’exploiter intelligent la masse de data collectée et de piloter de manière très fine ses investissements médias et hors-média, en mettant en place des outils de mesure et KPI adaptés.

Louise Beveridge : A l’aune de ces évolutions, les équipes et directions de la communication et du marketing n’ont pas d’autre choix que de s’adapter et se former si nécessaire ; de savoir recourir aussi à des ressources externes et compétences qui leur permettront au besoin de franchir le cap. Au-delà de l’acquisition de nouvelles hard skills, je pense donc que l’employabilité à moyen et long termes des communicants et des marketeurs dépendra de plus en plus de leur soft skills, c’est-à-dire de leur curiosité, de leur ouverture, de leur capacité d’adaptation et d’apprentissage en particulier. Ce sont ces compétences qui dans le futur feront la différence.

A cet égard, il ne faut pas penser que l’IA va progressivement remplacer les équipes communication et marketing en place, ou qu’il n’y aura plus de recrutement… Quoiqu’il arrive, il y a aura toujours besoin d’experts du marketing et de la communication, mais des experts apprenants, maîtrisant la data et la techno, capables notamment de réaliser les automatisations de tâches, d’éduquer et contrôler des agents IA, etc.

Benoît Cornu : En ce qui concerne les métiers émergents, ceux que nous voyons de plus en plus intégrer les directions de la communication et du marketing sont en particulier les métiers touchant à la data (data scientists, data analysts) mais aussi à l’évaluation de la performance financière et du ROI des communications mises en place. En résumé, les nouvelles expertises que nous voyons apparaître sont très liées à la digitalisation et à sa maîtrise technique ou financière. A cet égard, nous voyons aussi que des chaînes complètes de compétences sont parfois ré-internalisées dans les entreprises, après avoir été confiées à des prestataires ou à des agences externes, dans le domaine du référencement et de l’achat média par exemple… Pour beaucoup d’entreprises en effet, l’enjeu que représente la maîtrise et le contrôle de la data est ou devient de plus en plus vital, et c’est sans doute une tendance qui va se renforcer, donnant une teinte de plus en plus technique aux directions de la communication.

Au-delà de ces nouveaux métiers qui ont le vent en poupe, nous voyons aussi une demande soutenue de profils d’experts média, qui sont particulièrement recherchés par les entreprises, mais des experts médias ayant une forte culture digitale. Cette « couche digitale » et la capacité d’adaptation et d’apprentissage qu’évoquait à l’instant Louise vont sans doute devenir des incontournables de nos métiers de la communication et du marketing. Evidemment, il y aura toujours besoin de stratèges et de créatifs… mais toutes ces fonctions devront posséder une excellente culture digitale et techno, encore plus demain qu’aujourd’hui.

Le BrandNewsBlog : En ce qui vous concerne Fabrice, en tant que dirigeant de VT Scan, premier cabinet conseil en management de la communication, vous êtes à l’intersection du monde des agences de communication et de celui des annonceurs. Comment percevez-vous cette révolution technologique dont nous venons de parler ? Et quels en sont les impacts en termes d’organisation, d’emploi et de métiers ?

Fabrice Valmier : Je rejoins ce qui a été dit par Louise et Benoît. Il y a encore aujourd’hui une grande imprévisibilité en termes de tendance et d’évolutions du marché de l’emploi, dans la mesure où on est encore en plein ajustement au sein des entreprises et des agences. Tout le monde subit de plein fouet cette révolution technologique et de l’IA dont vous venez de parler, qui en est encore à ses débuts et dont les impacts sont loin d’être stabilisés.

D’une part, en agence comme chez les annonceurs, on voit que tous les métiers « amont » liés à la production de contenus sont très fortement impactés, car l’IA permet de produire plus vite, à moindre coût et avec des équipes réduites.

D’autre part, et c’est l’autre impact majeur, on voit en effet que le « martech » et les data sciences prennent une place de plus en plus prépondérante dans la chaîne de valeur de la communication et du marketing. Il devient primordial pour les entreprises comme les agences de s’adapter et d’intégrer rapidement ces nouvelles compétences dans leurs équipes.

A l’international, comme sur notre marché domestique d’ailleurs, une autre grande tendance que nous observons, c’est une internalisation croissante au sein des annonceurs de certaines fonctions et métiers (autour de la data notamment, mais pas seulement), qui va de pair avec cette révolution technologique qui s’accélère.

Chez VT Scan, via notre entité VT Modl notamment, nous sommes de plus en plus consultés et intervenons très régulièrement sur des réorganisations des directions communication et marketing et sur de tels projets d’internalisation, pour aider les dirigeants à intégrer des compétences stratégiques et organiser leurs nouveaux services de manière optimale, en les articulant avec les organisations et équipes existantes.

Qu’il s’agisse d’internaliser ou de réinternaliser l’achat média, une content factory, une data room ou bien la gestion complète du social media et du community management… de plus en plus d’entreprises prennent conscience que ces expertises et compétences sont stratégiques et au cœur de leur valeur ajoutée et qu’il leur appartient de maîtriser de bout en bout les data qu’elles recueillent.

Au sein des agences, cette nouvelle donne technologique impose aussi d’être en veille permanente, d’anticiper les besoins des clients et d’être en mesure de leur proposer très rapidement des équipes projet adaptées. C’est nécessairement délicat puisqu’il ne faut pas se tromper sur les compétences dont on va avoir besoin et qui pourront être porteuses demain.

Le BrandNewsBlog : Et pour les directions des ressources humaines Fabrice, comment se positionnent-elles par rapport à ces évolutions, dans les entreprises et au sein des agences ? Ont-elles des difficultés à recruter les nouveaux talents de cette révolution IA et digitale ?

Fabrice Valmier : Vous vous en doutez, c’est déjà difficile pour les professionnels de la communication et du marketing d’identifier en avance de phase les compétences dont elles vont avoir besoin demain, c’est donc encore plus difficile pour les DRH d’appréhender ces nouveaux besoins et d’intervenir efficacement pour chasser de tels talents, qu’elles connaissent mal… Dans bien des cas, il s’agit de recruter sur des métiers ou des compétences naissantes ou en grande reconfiguration, comme le retail media par exemple. Il y a là un gisement de nouveaux métiers, de nouvelles expertises, de profils avec lesquels il faut apprendre à se familiariser avant de pouvoir recruter efficacement.

Mais qu’il s’agisse de recruter sur des fonctions de branding, de RP ou d’influence, il faut là aussi veiller à ce que les profils qui vont être intégrés maîtrisent parfaitement la nouvelle donne digitale et soient aussi des personnalités adaptables et apprenantes, comme le soulignait Louise. Comme les dirigeants et les marketeurs et communicants eux-mêmes, les DRH doivent donc apprendre en marchant. C’est là qu’il peut être intéressant de faire appel à des experts de la chasse ou du recrutement de tels experts, comme le cabinet Juste.

Le BrandNewsBlog : En ce qui concerne l’évolution des salaires, quelles tendances observez-vous ? L’atonie observée ces dernières années va-t-elle se poursuivre en 2026 ? Et qu’en est-il des écarts de rémunération observés entre seniors et juniors, et entre les différents niveaux de responsabilité en entreprise ? Ceux-ci ont-ils tendance à s’accentuer ? Les nouveaux profils et compétences techniques dont nous venons de parler sont-ils mieux payés ?

Louise Beveridge : Concernant les prétentions salariales et l’évolution des salaires proposés par les entreprises, nous avons le sentiment que c’est assez stable en réalité. Ce qui est sûr, c’est que l’heure n’est pas à l’inflation, et les candidats sont en général raisonnables et réalistes par rapport à ce qu’ils peuvent demander.

De leur côté, les entreprises ne revoient pas forcément à la baisse les packages qu’elles proposent. Evidemment, pour des compétences nouvelles ou en tension, elles peuvent consentir des efforts particuliers, mais globalement en effet, je dirais que les rémunérations restent plutôt stables en communication et en marketing.

Benoît Cornu : Ce qu’on observe aussi dans de telles périodes, c’est que les gens ont tendance à rester davantage en poste et que les mobilités sont plus rares. C’est un phénomène classique dans les périodes d’incertitude.

Le BrandNewsBlog : Louise, Benoît, votre cabinet est un des premiers (et des seuls à ma connaissance) à s’être spécialisé dans le management de transition en matière de communication et de marketing. Cinq ans après la création de votre structure, quel premier bilan tirez-vous ? Est-ce que ce marché du management de transition s’est développé ? Et quels sont les types de missions et les profils les plus recherchés par les entreprises ?

Louise Beveridge : Ce qui caractérise notre cabinet et en fait la spécificité, c’est de proposer une offre globale d’accès aux compétences et aux expertises, quelle que soit la nature du contrat. Nous sommes un one-stop-shop et la maison de tous les talents en communication et en marketing.

Effectivement, quand nous avons commencé notre activité, en proposant aux entreprises des solutions de management de transition, beaucoup nous ont prédit le pire, nous disant qu’il n’y avait pas vraiment de marché. Cinq ans et des centaines de missions plus tard, nous avons prouvé que notre offre avait du sens et nous voyons disparaître les barrières psychologiques qui pouvaient encore exister il y a quelques années par rapport à cette modalité de collaboration et ce type de contrat, chez les candidats comme au sein des entreprises.

Le fait d’enchaîner plusieurs missions de management de transition, puis d’alterner avec un CDI par exemple pour expert en communication, n’est plus perçu comme un « accident de parcours » ou un accroc sur le CV, mais comme un atout supplémentaire. Et au quotidien, nous constatons que nos clients nous font aujourd’hui confiance aussi bien pour des recrutements que des missions plus temporaires… Le fait que nous soyons tous deux, avec Benoît, issus du monde du marketing et de la communication, est pour beaucoup dans ce succès. Nous comprenons en effet plus rapidement que beaucoup d’autres les problématiques de nos clients, et n’avons jamais failli à notre vocation de trouver les talents qu’ils recherchaient, quelle que soit la complexité de leur recherche et de leur brief.

Benoît Cornu : Oui, ces dernières années, nous avons bien vu au sein des entreprises se développer cette hybridation des modalités de collaboration. Le fait de travailler en mission ou en CDI, pour les candidats, et le fait pour les entreprises de faire travailler ensemble des équipes de collaborateurs en CDD ou CDI, avec des free-lances et des managers de transition, n’est plus du tout perçu comme un problème ou un obstacle à la performance, bien au contraire ! A terme, et on le voit déjà, je pense que la majorité des marketeurs et des communicants aura testé les différentes modalités de travail et de collaboration durant leur carrière, et c’est évidemment une grande richesse et un atout pour leur CV aujourd’hui.

Pour nos clients, ainsi que le souligne Louise, nos grandes forces sont d’être issus du marketing et de la communication, mais aussi d’être ainsi « ambidextres », c’est-à-dire capables de leur proposer des talents sous toutes formes de modalités contractuelles, à partir de l’écoute de leurs besoins.

En ce qui concerne les missions de transition que nous sommes amenés à pourvoir, cela peut aller du dircom ou du directeur marketing de transition, à des experts de la data ou du community management, en passant par toutes les strates de management intermédiaires présentes en entreprise. Les missions ont des durées plus ou moins longues, de quelques semaines à plus d’une année… et il n’est pas rare que des managers en mission soient ensuite recrutés par l’entreprise, si tant est que les deux parties le souhaitent.

Louise Beveridge : Oui, c’est vrai que près de 10 à 15% de nos managers de transition sont ensuite recrutés par nos clients. Mais ce n’est pas jamais l’objectif de départ et tous nos experts ne sont pas forcément intéressés par un contrat à durée indéterminée. Un certain nombre préfèrent en effet enchaîner les missions intéressantes, comme ils le feraient en tant que consultants. Et il faut dire que les deux statuts (CDI et mission) réclament aussi des postures et un positionnement différents, de par la nature même et les objectifs de la mission.

Le BrandNewsBlog : Pour un jeune diplômé ou un jeune chargé / responsable de communication « généraliste » qui serait aujourd’hui en recherche d’emploi, en entreprise ou en agence, quels seraient vos premiers conseils ?

Benoît Cornu : Je n’aurais pas de conseil spécifique pour intégrer une agence ou une entreprise, car je crois qu’il n’y a pas vraiment de « bonne méthode ». Il faut bien sûr avoir les compétences de base des marketeurs et communicants, être curieux et savoir écrire, même – et surtout – à l’heure de l’IA. Il faut surtout être persévérant, multiplier les contacts et les opportunités, commencer par élargir la « maille du filet » pour pouvoir saisir la bonne opportunité. Pour cela, il faut être à l’affût mais aussi patient, et une fois en poste, il est important de savoir écouter les conseils de ceux qui sont là depuis un moment. Il faut en effet apprendre à s’investir et à donner sans attendre nécessairement une « récompense » immédiate.

Trop souvent, on voit encore arriver en entreprise ou en agence des jeunes diplômés qui disent s’ennuyer dans leur poste au bout de quelques mois seulement et réclament une évolution, alors qu’ils ont en réalité à peine commencé à apprendre leur nouveau métier et à apporter concrètement une valeur ajoutée à l’entreprise. Ne pas griller les étapes et prendre le temps d’apprendre sont à mon avis les meilleurs conseils que je pourrai donner, particulièrement en communication et en marketing, qui sont des métiers d’expérience.

Louise Beveridge : Oui, il est certain que le rapport au travail a évolué, mais pour s’intégrer et réussir dans une entreprise ou une agence, il y a une question de donnant-donnant. Les jeunes qui arrivent dans un premier ou second poste doivent comprendre que plus ils seront généreux et ouverts, plus ils vont apprendre vite et plus l’employeur sera en mesure de leur confier des responsabilités et de les faire in fine progresser. Il ne faut pas être trop impatient. C’est évidemment un conseil qu’on pourrait donner dans d’autres professions que la communication et le marketing, mais il est en effet particulièrement important dans nos domaines d’activité.

Le BrandNewsBlog : Et pour les étudiants et étudiantes qui nous lisent et qui sont intéressées par les métiers de la communication, quels conseils pourriez-vous leur donner ? A l’heure de l’IA et de cette digitalisation accrue dont on a parlé, les métiers de la communication offrent-ils toujours autant d’attrait et d’opportunités ? Quelles filières de formation et quel un parcours pourriez-vous leur recommander afin d’entrer sur le marché du travail ?

Benoît Cornu : Oui, bien sûr, les métiers de la communication et du marketing restent attractifs. Ils vont évoluer, mais quelle que soit la place de la technologie, il y aura toujours de belles opportunités pour les jeunes dans ces secteurs d’activité. Donc se lancer dans des études spécialisées est loin d’être peine perdue.

Pour ce qui concerne les écoles et filière de formation les plus adaptées, il y a de plus en plus de choix possibles, entre les écoles de commerce, les grandes écoles du type Sciences Po ou Celsa, les différentes écoles de communication spécialisées, les filières universitaires…

Mais au-delà des formations et des apprentissages théoriques et pratiques que les étudiants vont pouvoir obtenir, la communication et le marketing demeurent des métiers de curiosité, de compréhension des enjeux et des audiences. Donc je dirais que cultiver sa curiosité, sa connaissance du monde et sa compréhension des enjeux, cultiver son inventivité et sa créativité demeureront primordiaux, au-delà de la maîtrise des technologies et de la capacité d’adaptation dont on a déjà parlé.

Le BrandNewsBlog : En ce qui concerne les seniors qui nous lisent, dont l’employabilité n’est pas toujours assurée à long terme dans les métiers de la communication et du marketing, quels conseils particuliers aimeriez-vous leur donner ? Le salut passe-t-il par la spécialisation, le consulting ou le management de transition ? Comment demeurer « bankable » à l’heure de l’IA et des nouveaux défis de la communication ?

Louise Beveridge : Nos métiers de la communication et du marketing sont des métiers d’expertise et d’expérience, donc oui, les collaborateurs seniors ont des atouts et une valeur indéniable sur le marché de l’emploi, qu’ils doivent faire valoir.

Mais ainsi que nous le disions tout à l’heure, il faut conserver un état d’esprit apprenant et souple. Ne pas rester campé sur un statut, des compétences ou une expertise très spécialisée si le marché de l’emploi évolue et est moins porteur. Cela peut vouloir dire se former à de nouvelles expertises ou bien accepter un changement de modalités de travail, en proposant ses compétences comme consultant ou manager de transition si des opportunités se présentent. Il est certain que pour les personnes qui seraient campées sur une méthode de travail et une expertise bien spécifiques, le danger est plus grand de ne plus coller aux besoins ou de se voir dépassés en termes de pratiques.

Benoît Cornu : Les seniors en entreprise ont cet atout supplémentaire, au-delà de leur expertise et de leur expérience, qu’ils peuvent également transmettre. Si on accepte que l’essentiel n’est plus forcément, à partir d’un certain âge, la course aux barrettes et aux promotions, les seniors peuvent vraiment trouver un supplément de sens à transmettre leur savoir et à faire le lien avec les nouvelles générations. Jamais en effet il n’y a eu en entreprise un spectre aussi large de générations au travail, et cela devient un vrai défi, pour les managers et les directions, que de créer du lien et faire travailler ensemble ces différentes générations. Les communicants et marketeurs seniors sont à mon avis les mieux armés pour apporter cela au sein de leurs organisations respectives.

 

Légendes et commentaires :

(1) Premier cabinet dédié aux métiers du marketing, de la communication, du digital et de la RSE, Juste se veut « la maison de tous les talents du marketing et de la communication » et a été fondé par Benoît Cornu et Louise Beveridge.

(2) Premier cabinet conseil en sélection d’agences certifié ISO 9001, VTscan fait partie du Groupe VT Scan, premier groupe conseil en management de la communication fondé en 2011 par François Fouasson, Pascal Guibert et Fabrice Valmier.

 

 

 

 

10 nouvelles tendances marketing digital et social media pour 2026…

Pour ma première série de billets de blog de 2026, quoi de mieux qu’une revue des nouvelles tendances du marketing et de la communication ?

Bouleversement du panorama des réseaux sociaux, conséquences du développement accéléré de l’IA générative dans les services communication et marketing, émergence du GEO (la Generative Engine Optimization), dernières tendances du marché de l’emploi dans nos secteurs, nouvelles pratiques en communication corporate et en gestion de la réputation…

Pour inaugurer cette nouvelle série d’articles et nous donner leur précieux éclairage d’experts, je me suis tourné vers Nicolas Vanderbiest, fondateur et directeur général de l’agence Saper Vedere et Jonathan Chan, créateur de contenus BtoB, conférencier et formateur en stratégie digitale, avec qui nous avons plus particulièrement évoqué les dernières tendances en marketing digital et social media.

Dans cette interview très riche, Nicolas et Jonathan reviennent pour nous sur la dégradation du feed¹ et la surproduction de contenus boostés à l’IA ; sur la montée en puissance des communautés privées ; sur la content fatigue² des internautes et le retour en grâce des formats longs ; sur les impacts des nouveaux algorithmes également dopés à l’IA (Brew 360 pour Linkedin, Grok pour X…) ; sur l’importance croissante des commentaires dans les posts… pour ne citer que ses premières évolutions…

Soit 10 nouvelles tendances marketing digital et social media à découvrir en deux parties, ce dimanche et mardi prochain…

Alors pour ne rien manquer de ces épisodes et des prochains, n’hésitez pas à vous abonner.

Belle nouvelle saison à tous sur le #BrandNewsBlog, et merci encore à mes deux invités du jour, Nicolas et Jonathan, pour leur confiance et leur disponibilité !

Le BrandNewsBlog : Nicolas, Jonathan, merci à tous deux d’avoir accepté cet exercice de prospective 2026. Vous avez tous les deux identifié une dizaine de tendances marquantes du social media, qui devraient se confirmer dans les prochains mois…

Mais avant d’aborder celles-ci, concernant l’écosystème global des plateformes et des médias sociaux, quel est le fait majeur essentiel ou le changement que vous retenez de l’année écoulée ?

Jonathan Chan : Concernant les plateformes, le fait majeur que je note, c’est, pour la première fois, une stagnation ou une régression du feed, le fil d’actualité proposé par les grandes plateformes de réseaux sociaux. Il y a aujourd’hui un début de saturation des plateformes, du fait d’une asymétrie entre la demande de contenus (stable) et l’offre, qui elle devient vraiment exponentielle et pléthorique. La surproduction de contenus, boostée notamment par les possibilités offertes par l’intelligence artificielle, accentue encore la concurrence entre les créateurs et cette « guerre de l’attention » qui était déjà en toile de fond les années passées. C’est quelque part la fin l’ère de tous les possibles sur les réseaux sociaux, où tout créateur avait la possibilité d’émerger, et ce, malgré les fréquents changements de leurs algorithmes. Désormais, il faut un niveau d’expertise beaucoup plus poussé pour se différencier et se démarquer et que ses contenus émergent du bruit ambiant.

Nicolas Vanderbiest : Effectivement, ce qu’on note c’est qu’il y a cette difficulté pour les différentes plateformes à identifier les bons contenus, parce qu’il y a surproduction et que tout le monde est bien au courant des tendances et connaît donc les règles du jeu. Historiquement, les toutes premières plateformes ont choisi l’engagement comme objet phare : plus il y a d’engagement sur un contenu, plus cela voulait dire qu’il est pertinent. Ensuite, Instagram et Twitter, maintenant X ont choisi de placer leur influence au niveau d’un auteur. Si un auteur était/est influent, pour elles cela voulait/veut dire que son contenu est pertinent, sinon il ne serait pas suivi. C’est là où LinkedIn n’a hélas pas réussi : son algorithme est demeuré incapable d’isoler les influenceurs et ensuite il est trop tard pour switcher sur les « suivis » et la réduction du nombre de contacts maximum. Le problème qu’ont eu X et Instagram, c’est que leur algorithme donnait forcément une prime aux déjà installés. C’est fort de ces enseignements qu’une troisième génération d’algorithme social media est arrivée avec TikTok. L’idée, c’était de se dire : « J’ai besoin d’informations sur un utilisateur, donc je vais faciliter sa lecture en lui envoyant rapidement des petites vidéos qu’il va consulter. Au final, il n’y a en quelque sorte plus d’onboarding : j’arrive, on me propose des contenus directs, je swipe et, en fonction de ça, on va me relier à des individus. C’est le mélange parfait des deux algorithmes précédents. Aujourd’hui, on arrive dans une nouvelle génération d’algorithme, extrêmement balbutiante, dans laquelle les plateformes, principalement X et LinkedIn, utilisent une intelligence artificielle qui va d’abord lire le contenu, lui attribuer un score en fonction de la pertinence, identifier le contenu selon une thématique, et essayer de glaner les intérêts et les thématiques des utilisateurs pour leur proposer des contenus. A partir de là, il y a un jeu de bonus-malus qui sont attribués en fonction des engagements, des commentaires, du temps passé sur le contenu, etc.

Le principal problème de ces nouveaux algorithmes pour l’instant, c’est que d’une part il y a une surproduction de contenus qui n’ont pas de thématique : « Je suis à tel événement », « Je viens de rencontrer Jean-Paul », « J’ai fait une interview »… Ensuite, les intérêts des utilisateurs sont mal catégorisés. Comme on a tendance à suivre des personnes plutôt que des contenus, forcément, si, à un moment donné, on nous suggère des contenus en fonction de nos intérêts, on est décorrélé par rapport à nos habitudes.

Tout cela montre à quel point l’enjeu absolu est, pour les plateformes, via différents indicateurs, de trouver la formule magique, et pour les utilisateurs, de « cracker » ces recettes.

Le BrandNewsBlog : Première tendance marquante que nous avons évoqué ensemble en préparant cette interview, vous m’avez parlé de la surproduction de contenus, boostée par l’IA, et de la dégradation de la qualité du feed, le fil d’actu sur les grandes plateformes. Pouvez-vous nous décrire ce phénomène et quelles en sont les conséquences ?

Jonathan Chan : Oui, en effet. Avec l’arrivée de l’IA, on entre dans une ère du doute, car on n’arrive de moins en moins à distinguer les contenus dits « humains » des contenus qui ont été conçus avec ou par l’intelligence artificielle. L’IA a ceci de très positif qu’elle permet d’abaisser considérablement les coûts et délais de production des contenus, mais cela peut aussi engendrer de la surproduction de snacking content de piètre qualité. De ce point de vue, les internautes ont aujourd’hui des réactions assez contrastées : il y a les consommateurs « passifs », qui ne détectent pas nécessairement l’IA dans les contenus qui leur sont proposés ou qui apprécient le côté divertissant et créatif que l’IA permet d’apporter… Et puis il y a ceux et celles que l’IA irrite, qui la détectent très rapidement et vont y être davantage allergiques. Une étude récente du cabinet Just connecting a démontré à cet égard que des posts rédigés 100% par l’IA généraient deux fois moins d’impressions que des publications sur lesquelles l’humain est intervenu. Conscientes de ce phénomène et des confusions possibles, les grands acteurs numériques essaient de proposer des solutions : avec Sora, OpenAI propose un onglet qui permet d’identifier immédiatement les contenus produits par l’IA. Pinterest a également testé la possibilité de proposer à ses utilisateurs un feed garanti « IA secure ». On peut aussi citer l’initiative de Meta, avec son réseau social Vibes qui s’apparente à un réseau social privé, et qui vise à offrir des interactions et contenus de meilleure qualité, débarrassés des contenus à faible valeur ajoutée.

Difficile de dire aujourd’hui si de telles initiatives vont se multiplier et quelles seront demain les perceptions et attentes des socionautes, mais je crois pour ma part qu’il faut se garder de tout dogmatisme en matière d’intelligence artificielle. De même qu’il a toujours existé des snacking contents et des contenus divertissants à faible valeur ajoutée, c’est plus que jamais aux producteurs et créateurs de contenu d’être vigilants et de s’assurer qu’il y ait toujours un regard et une valeur ajoutée humaine derrière la machine. Car quoi qu’il arrive, l’IA ne va pas disparaître et sera de plus en plus largement utilisée.

Nicolas Vanderbiest : On a un bouleversement de l’économie de production depuis l’éclatement du monopole des médias avec les réseaux sociaux, et l’intelligence artificielle accentue encore ce phénomène. Au début des réseaux sociaux, on disait qu’il y avait 1% de producteurs de contenus, 9% de commentateurs et 90% de spectateurs. Moi, j’ai l’impression qu’on est maintenant dans certaines bulles à bien plus de producteurs.

Chez Saper Vedere, nous avons fait une étude qui montre que les producteurs, les commentateurs et les spectateurs sont totalement décorrélés – ce ne sont pas du tout les mêmes personnes.

Cette tendance s’accompagne d’un dispersement des plateformes, avec plein de plateformes comme Threads, Bluesky… qui se développent, et l’écosystème devient particulièrement complexe. Un autre impact direct de l’IA, qu’on commence seulement à mesurer, sur la réputation et la sécurité des entreprises, c’est la facilité avec laquelle il devient possible de produire des fake news, des sites internet ou des vidéos trompeuses, et d’usurper l’identité de personnalités ou de chefs d’entreprise pour abuser de leurs collaborateurs ou des consommateurs. Les crises de communication qui en découlent risquent de se multiplier dans les mois et les années qui viennent.

Le BrandNewsBlog : Deuxième tendance, vous m’avez parlé de la montée en puissance des communautés privées. Jonathan, pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet, et qu’est-ce que cela change en termes de comportements de la part des usagers / consommateurs ?

Jonathan Chan : La montée en puissance des communautés privées, c’est en effet un phénomène qui peut également s’expliquer du fait de la saturation et de la dégradation du feed. Cette vitrine proposée par les réseaux sociaux étant de plus en plus polluée par de la publicité, par des contenus à faible qualité ou promotionnels, voire des fake news, de plus en plus d’internautes se tournent vers des communautés privées comme Whatsapp ou Reddit, dans lesquelles ils retrouvent une spontanéité des échanges et la primauté du lien humain. De plus en plus de messages et de conversations s’y déroulent, se détournant ainsi des réseaux sociaux traditionnels.

Au niveau professionnel, on observe aussi l’importance des forums et autres réseaux sociaux internes, via lesquels les collaborateurs ont de plus en plus tendance à échanger.

Ce que cela change ou peut changer pour les professionnels et les community managers, si cette tendance se confirme et que leur entreprise décide de s’y intéresser, c’est qu’il y aura là un canal supplémentaire à appréhender et à intégrer et qu’il sera par définition beaucoup plus difficile d’y tracer les conversations et les échanges. Pour s’insérer dans de telles conversations, il faudra aussi être en mesure de produire des contenus hyper adaptés, qualitatifs, répondant aux codes de ces plateformes, et accepter de donner la priorité à l’échange direct avec les utilisateurs/internautes de ces communautés. Cela demandera d’y consacrer du temps et des ressources, et sans doute de faire des arbitrages au sein des directions de la communication, car les équipes digitales sont déjà sur-sollicitées dans le contexte de dispersion des médias sociaux.

Le BrandNewsBlog : Troisième tendance, en termes de contenus, vous avez observé tous les deux une content fatigue’ de la part des socionautes et un retour en grâce des formats longs. Comment cela se traduit-il ? Est-ce un simple rééquilibrage avec les formats courts archi-dominants ou bien un vrai changement de paradigme ?

Jonathan Chan : Oui, pour illustrer cette content fatigue chez les internautes, on peut prendre l’exemple de TikTok. Pour qu’une vidéo fonctionne et que l’utilisateur scrolle et consomme vos contenus, il y a un certain nombre de règles à respecter en termes de ton, de durée et de format, comme l’utilisation du hook, c’est-à-dire l’accroche qui en quelques plans, en début de vidéo, va déterminer si vous retenez ou non l’attention de votre audience et si celle-ci va la regarder jusqu’au bout. Cette course à l’attention et à la rétention, observable également sur les autres plateformes, et dont l’enjeu consiste à libérer de la dopamine dans le cerveau de l’utilisateur, s’accompagne à la longue d’une fatigue cognitive et émotionnelle et d’une lassitude liée à la répétition des mêmes formats et recettes.

Pour se démarquer, de plus en plus de créateurs de contenus ont choisi d’aller vers des formats longs, plus originaux et créatifs, avec une vraie stratégie de storytelling. C’est ainsi que les vidéos de moyenne et longue durée, les formats blog ou newsletters reviennent en grâce sur certaines plateformes, tandis que les podcasts continuent de recueillir un beau succès.

Mais il serait inexact à ce stade de parler d’un véritable « changement de paradigme », car les formats courts continuent tout de même de prédominer en vidéo sur de nombreuses plateformes, dont les algorithmes continuent en général de favoriser les contenus les plus courts et percutants.

A ce propos, j’ajouterai que les formats longs sont d’autant plus vertueux qu’ils permettent d’alimenter le court sur les réseaux, car ils peuvent être découpés pour produire de petites « pastilles », faciles à utiliser sur les différents réseaux. Plutôt que d’une concurrence entre formats longs et courts, il s’agirait de parler davantage de complémentarité et d’un travail de fond toujours à mener par les entreprises et les créateurs de contenus pour toucher les bonnes cibles avec le meilleur contenu, sur la plateforme qui s’y prête le plus. Car fondamentalement, chaque plateforme conserve sa spécificité : si on veut du court et se divertir, on va aller sur TikTok. Si on souhaite parler de politique et polémiquer, ou bien suivre des événements sportifs, on ira davantage sur X. Et si on est un professionnel, LinkedIn reste la plateforme de référence bien sûr, pour ne citer que ces trois réseaux.

Nicolas Vanderbiest : J’abonde dans le sens de Jonathan sur ce sujet : l’alternance de formats longs et courts et surtout la possibilité de couper des formats longs et de les séquencer, pour alimenter les différentes plateformes, me paraît une stratégie particulièrement pertinente. Cela permet de respecter l’ADN de chaque plateforme et d’y mettre en ligne les formats de contenu les plus adaptés, en produisant des contenus de taille moyenne, courts ou longs selon les cas. Je suis toujours éberlué quand des entreprises ou des instituts sortent une très grosse étude, et ne l’exploitent qu’une seule et unique fois dans un format long, en mettant juste un fichier PDF en ligne, alors qu’il y aurait tant de déclinaisons possibles et de sous-contenus à valoriser en plusieurs étapes. C’est tout l’intérêt d’une bonne stratégie de diffusion des contenus et du séquençage. Beaucoup d’entreprises vont dire qu’elles n’ont pas le temps de faire ce séquençage, mais c’est un gâchis au regard des coûts de production et de réalisation d’un contenu aussi riche.

Le BrandNewsBlog : Quatrième tendance, vous m’avez parlé d’algorithmes de plus en plus pilotés par l’intelligence artificielle. Qu’en est-il Nicolas et Jonathan et quelles conséquences ?

Jonathan Chan : Oui, en effet, Nicolas a déjà parlé tout à l’heure des nouvelles générations d’algorithme « intelligents » sur les réseaux sociaux. Les deux qui ont le plus avancé sur ces sujets, c’est X, notamment avec son IA Grok, qui analyse les sujets de chaque tweet pour les pousser vers la bonne audience, et LinkedIn avec son algorithme 360 Blue qui a été lancé en juin 2025. Dans les deux cas, on peut effectivement dire que ces nouveaux algorithmes tâtonnent encore, et certains utilisateurs ont vraiment eu l’impression d’y perdre en intérêt et en lisibilité, notamment sur LinkedIn, car l’orientation des bons contenus vers les bonnes personnes reste assez aléatoire et perfectible. Pour s’adapter à cette nouvelle donne algorithmique, on pourrait se dire qu’il faut désormais adapter ses contenus et publications aux attentes de l’IA qui va les analyser, mais les critères d’analyse et de catégorisation des contenus par l’IA demeurent en partie opaques. Et il ne faut pas oublier que ces IA sont en apprentissage perpétuel, donc les critères de catégorisation et de priorisation de certains contenus par rapport à d’autres risquent encore d’évoluer dans les mois qui viennent… si les plateformes ne décident pas de faire marche arrière, ce qui est toujours possible. Concernant LinkedIn, le nouvel algorithme a beaucoup restreint la visibilité des relations de second rang de chaque utilisateur, pour se focaliser sur le premier cercle relationnel dont les contenus sont davantage poussés et plus visibles dans le feed. Cet « écrêmage » a désarçonné pas mal d’utilisateurs, qui ont l’impression que leur horizon s’est nettement restreint ou qu’ils ne voient plus leurs concurrents et les personnes qu’ils voulaient suivre.

Le BrandNewsBlog : Cinquième tendance, une importance accrue des commentaires, qui deviennent des micro-espaces éditoriaux à part entière. Cette tendance est-elle observable sur toutes les plateformes ?

Jonathan Chan : Oui, le commentaire est devenu une sorte de feed alternatif, en parallèle des publications et des posts auxquels ils se rattachent. Cela vient notamment du fait qu’un certain nombre d’utilisateurs, qui avaient de plus en plus de mal à performer avec leurs propres contenus, se sont dit qu’ils pourraient continuer à avoir de la visibilité en commentant les posts d’autres professionnels reconnus de leur secteur ou bien d’influenceurs. Depuis peu, LinkedIn, a ainsi développé de nouveaux indicateurs performatifs sur les commentaires. A chaque fois qu’on commente, on peut voir le nombre d’impressions que ce commentaire a suscité. Et plus votre commentaire récolte de likes, plus il va être mis en avant par l’algorithme et fera d’impressions.

Si quelqu’un veut émerger sur LinkedIn, et sur d’autres plateformes, il y a donc une nouvelle possibilité de le faire via la formulation de commentaires pertinents, qui deviennent comme de nouveaux posts rattachés au post initial.

Sans avoir une énorme visibilité ni un gros compte, il devient ainsi possible d’émerger à moindre frais pourrait-on dire. Cela permet de se faire remarquer, d’émettre un avis intéressant et de débattre, que ce soit sur LinkedIn ou sur X.

Pour les community managers ou responsables de marque qui gèrent les réseaux sociaux, la conséquence et ma recommandation sont donc de passer davantage de temps à répondre à ces commentaires, en soignant les réponses formulées.

A ce jour, j’ai observé que plus d’une marque sur deux ne prend pas le temps de le faire sur les réseaux sociaux et 70% se contentent d’un simple like, alors qu’entretenir et continuer la conversation avec les internautes pourrait s’avérer très payant.

Le BrandNewsBlog : Sixième tendance, l’explosion du social search. Les réseaux sociaux sont de plus en plus utilisés comme de véritables moteurs de recherche : comment cela se traduit-il ? Et quelle leçon en tirer pour les entreprises et nos lecteurs ?

 Jonathan Chan : En ce qui concerne la recherche en ligne, on constate une fragmentation des usages et Google n’en a plus le monopole. Pour ce qui est de la recherche de sites ou de liens, Google reste évidemment pertinent, mais il est de plus en plus concurrencé. Pour ce qui est de la recherche transactionnelle ou de produits par exemple, il y a de plus en plus de recherches qui se font directement sur des sites de e-commerce tels qu’Amazon. L’IA révolutionne également les recherches, car de plus en plus d’internautes se fient à ChatGPT pour leur fournir des réponses fiables et les conseiller, voire les orienter vers des sites pertinents qui pourront répondre à leur attente. Enfin, les réseaux sociaux progressent également en terme de search, car il est par exemple aussi simple de trouver une bonne vidéo expliquant une recette, ou un tuto pratique sur Instagram ou YouTube, plutôt que de passer par Google ou un autre moteur de recherche.
Les différentes plateformes spécialisées, telles que YouTube pour la vidéo, Spotify et Deezer pour la musique, Instagram pour les photos ou tous les sujets loisirs / lifestyle, ou encore Pinterest, Linkedin pour les offres d’emploi, pour ne citer que ceux-là, se taillent une part de plus en plus prépondérante des recherches en ligne, par sujet d’intérêt.

Pour émerger dans ces recherches en ligne sur les réseaux sociaux, il y a nécessité pour les marques de bien travailler leurs mots-clés, d’identifier ceux qui sont réellement utilisés par les internautes, mais également de retravailler les titres et de proposer des traductions et transcriptions de leurs contenus, pour qu’ils puissent émerger plus vite et plus fortement.

Le BrandNewsBlog : Septième tendance, vous m’avez tous deux parlé de la « fin des vanity metrics ». De quoi s’agit-il et qu’entendez-vous par là ?

Jonathan Chan : Les « vanity metrics », ce sont des indicateurs auxquels une organisation ou une personne peut accorder beaucoup d’importance, mais qui en réalité ne devrait pas en avoir autant car ils ne permettent pas de comprendre vraiment sa performance ni d’orienter sa stratégie. Par exemple, le nombre d’abonnés : si un influenceur ou un compte avec 50 000 abonnés, mais dont seulement 500 sont actifs ou réels, c’est typiquement un vanity metric. Il en va de même du bouton like et d’autres indicateurs d’engagement pris isolément : sur de nombreuses plateformes, les likes ne permettent pas forcément d’évaluer l’intérêt réel d’un contenu, car beaucoup d’internautes ont tendance à liker l’auteur ou l’influenceur avant même d’avoir pris connaissance du contenu de son post ou de sa vidéo. Un post qui a fait 100 000 vues, mais que personne n’a lu en entier, ne devrait pas non plus être mis sur le même plan qu’un post qui a touché 1 000 personnes mais avec un véritable impact…

De fait, aujourd’hui, pour en finir avec les vanity metrics et mesurer l’impact réel d’une publication, il faut être en mesure de consolider et d’analyser un ensemble d’indicateurs de portée et d’engagement et de les mettre en perspective. Il peut être intéressant aussi de suivre et d’analyser un certain nombre d’indicateurs « silencieux » fournis par les plateformes : Linkedin donne par exemple à chaque internaute le nombre d’enregistrements réalisés sur ses posts, le nombre d’envois par e-mail ainsi que le nombre de captures d’écran… Ces 3 indicateurs peuvent être édifiants car directement reliés à l’utilité et à la qualité des contenus. Le 4ème indicateur silencieux fourni est le nombre de visites réalisés sur le profil de l’auteur. Les algorithmes des plateformes prennent de plus en plus en compte ces indicateurs silencieux dans leurs critères de valorisation des contenus.

Nicolas vanderbiest : Dans le domaine qui m’intéresse, à savoir le monitoring de la réputation des entreprises, nous avons aussi un vrai problème avec ces vanity metrics et les indicateurs de mesure de la performance en général. Outre le fait que les plateformes Saas dans lesquelles on va chercher ces indicateurs, plateforme par plateforme, n’ont pas évolué depuis 10 ans et qu’il nous faut des jours voire des semaines pour sortir des rapports dignes de ce nom – ce qui fait qu’ils sont déjà caduques quand on les livre à nos clients – il faut bien dire qu’on ne sait jamais trop ce que recouvrent les indicateurs de visibilité et d’engagement, dont la définition et le mode de calcul varient souvent d’une plateforme à l’autre. Il y a là un vrai travail à mener dans notre profession, qui sera de nous doter d’indicateurs fiables et partagés, qu’on puisse récupérer et calculer facilement pour les fournir aux directions de la communication et aux P-DG. Et plus globalement, je dirais qu’on a tout intérêt, à partir des objectifs stratégiques des entreprises, à définir ensemble avec nos clients les objectifs de communication (notoriété, image, autres) qu’on va poursuivre et ensuite traduire ces objectifs en Key Performance Indicators et en Key Result Indicators définis sur mesure, pour pouvoir échanger efficacement avec les dirigeants et leur démontrer qu’on a bien compris et traité leurs problématiques.

Le BrandNewsBlog : Huitième tendance, le social commerce intégré : de plus en plus d’étapes du parcours client, d’après ce que vous observez, de la découverte à l’achat, en passant par la conversion, s’effectuent directement via les plateformes ou les applications. Est-ce bien cela ? Et cette tendance est-elle appelée à se confirmer dans les années à venir ?

Jonathan Chan : Oui, mon pari pour 2026 et 2027, c’est que le social commerce se développe enfin en Europe et en France, dans son acception complète sur l’ensemble de la chaîne de valeur du tunnel marketing, depuis la découverte et le côté inspirationnel jusqu’à l’engagement et la conversion, en passant par le social search.

Pour différentes raisons, culturelles notamment, les Européens sont en retard dans ce domaine du social commerce par rapport à la Chine et aux Etats-Unis notamment. Cela tient à certains aspects de la législation européenne mais aussi et surtout à une plus forte réticence culturelle des européens vis-à-vis de l’achat sur les réseaux sociaux. Les chiffres de la FEVAD montrent néanmoins un véritable frémissement des ventes via les réseaux sociaux ces derniers mois, qui devrait se confirmer à l’avenir.

Alors que les réseaux sociaux étaient surtout puissants jusqu’à présent dans leur capacité à inspirer les consommateurs, ils permettent maintenant d’y associer des contenus liés, de faire des recherches de produits et de les comparer via le social search, et de convertir les socionautes en acheteurs en ligne. Les plateformes telles que TikTok avec TikTok Shop, Instagram avec Instagram Shopping, ou bien encore Pinterest ont vu augmenter fortement leur taux de conversion des ventes. A cet égard, on peut aussi penser que le live shopping, qui est une espèce de télé-achat en temps réel sur les plateformes, et qui fait un carton en Chine, devrait lui aussi se développer un Europe et en France. Un certain nombre de jeunes Français le pratiquent déjà pour des achats de lots de vêtements sous forme d’enchères sur Twitch par exemple, mais ce style de social commerce devrait aussi prendre de l’ampleur sur les autres plateformes et auprès de toutes les catégories de population.

Le BrandNewsBlog : Neuvième tendance : la montée des formats interactifs et la vidéo qui devient de plus en plus un format vitrine…  : pouvez-vous nous résumer ces tendances Jonathan ? 

Jonathan Chan : Les formats interactifs, sous forme de jeu, de sondages ou de prises de parole ne cessent de prendre de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Les plus jeunes générations y sont particulièrement sensibles et sont en forte attente à ce niveau. De même, bien que la vidéo ne soit pas nouvelle, on voit que c’est le format qui est à la fois le plus immersif, le plus engageant et le plus consommé par le grand public, aussi bien par les internautes que par les collaborateurs en entreprise, en communication interne notamment.

A cet égard, les typologies de vidéos, mais également les compétences attendues de la part des vidéastes, se sophistiquent sensiblement. Il est de plus en plus important, en communication et en marketing, de savoir gérer les différents formats vidéos, à destination des différentes plateformes et des différents publics, raison pour laquelle j’inciterais vraiment chaque communicant et marketeur à se former sérieusement sur le sujet, car cela sera une compétence déterminante dans les années à venir.

Le BrandNewsBlog : Dixième tendance, le bouleversement du panorama de l’nfluence pour les grandes entreprise et les ONG. Nicolas, nous avons évoqué ensemble une fragmentation croissante de l’écosystème, le développement de l’influence de véritables experts, mais aussi l’émergence de l’IA comme Key Opinion Leader… Pourriez-vous nous résumer ce qui change à ce niveau ? Et par rapport à ces grands bouleversements de l’agora sociale, quelle stratégie adopter pour les entreprises et les ONG ?

Nicolas vanderbiest : Les changements ne sont pas véritablement neufs. En réalité, on est passé d’une structure des organisations orientée sur les besoins des shareholders au début des entreprises — si les actionnaires vont bien, tout va bien — à la logique des stakeholders (parties prenantes) dans les années 80 et aux courants qui ont structuré nos métiers de communication et d’affaires publiques.

Nous sommes maintenant dans une troisième phase où il existe des acteurs que l’on pourrait qualifier d’« interest-holders » : ils peuvent n’avoir aucune prise sur l’organisation et n’avoir absolument rien à voir avec elle. Par exemple, un végétarien qui voudrait attaquer une marque de viande, non pas parce qu’il est client ou concurrent, mais pour profiter de sa visibilité. C’est très compliqué, car cela signifie que l’organisation visée n’a aucun moyen de satisfaire la demande qui lui est faite. Pire, si elle satisfait la demande, à l’instant même où elle le fait, la personne s’en désintéresse et passe à une autre cible.

C’est un bouleversement commencé vers 2012/2013, mais qui s’opère aussi dans l’autre sens. L’organisation comprend que, globalement, la communication interne traditionnelle a fait son temps : elle ne permet de capter qu’un premier cercle (employés, fidèles, commerciaux) et ne suffit plus.

Il faut désormais rechercher un mix entre audience et légitimité auprès de tiers prescripteurs, tels que des employés via des programmes d’ambassadeurs, des partenariats ou des influenceurs.  Et ces personnes ou organisations sont également choisies par intérêt. C’est-à-dire qu’elles ne sont choisies que dans un temps temporaire, elles ne sont pas des parties prenantes en tant que telles. Elles viennent servir les intérêts de l’organisation dans un laps de temps très court jusqu’à ce que l’objectif de l’organisation soit atteint.

Cette nouvelle logique d’influence s’opère dans un environnement médiatique morcelé :

  • D’une par les médias classiques qui touchent les 50–80 ans
  • Une strate intermédiaire (20–50 ans) qui pratique le « cherry picking », regarde à la fois des médias établis et consomme YouTube, TikTok, Instagram, etc.
  • Enfin, une jeune génération qui choisit ses propres centres d’intérêt. C’est un point crucial pour les organisations.

Il faut donc capter des audiences différentes qui sont dans des endroits complètement épars et multiples, parce qu’on peut parler des forums également, comme Reddit qui prend de l’importance. Et pour autant, il faut les rassembler autour d’une organisation. Or la prise de parole corporate est, par nature, ennuyeuse. C’est le défi des organisations aujourd’hui : comment avoir une prise de parole corporate à la fois impactante d’un point de vue business, non ennuyeuse et qui touche la cible.

Le BrandNewsBlog : Pour conclure, Jonathan et Nicolas, quel serait votre conseil / recommandation pour 2026 pour nos lecteurs ? À quoi devraient-ils faire attention, être particulièrement vigilants ? Quelles sont, selon vous, les opportunités ou tournants à ne pas manquer ?

Jonathan Chan : En conclusion de ces différentes tendances que je viens d’évoquer, ce qui me semble important à l’heure actuelle, c’est certes d’utiliser les bons outils et de se savoir « hacker » les tendances pour surfer sur les plateformes, formats et contenus qui fonctionnent, si on veut adopter une approche « opportuniste », mais plus profondément, c’est surtout de travailler à développer sa singularité et son positionnement éditorial.

Qu’on utilise ou non l’IA générative ou d’autres outils pour trouver des idées ou produire des contenus, la bonne approche pour réussir sur les plateformes et réseaux sociaux, cela reste mon sens de bien se connaître en faisant la liste de ses points forts et points faibles, d’identifier les sujets sur lesquels on est légitime et on a envie et les moyens de parler, de définir ensuite des objectifs et KPI associés. Il ne faut pas hésiter, en amont, à aller voir ce que produit la concurrence, de quoi elle parle et quels sont les sujets et formats qui fonctionnent et à en dresser une cartographie. Sans oublier de rapprocher cela des attentes de ses audiences et publics cibles.

Au terme de cette analyse (Soi / Les attentes de ses cibles / Ce que fait la concurrence / Les formats qui fonctionnent), on peut alors poser une véritable stratégie éditoriale, qui devra idéalement alterner formats experts – longs et formats plus impactants – courts, et être suffisamment pérenne pour avoir le temps de mesurer son efficacité, avant de corriger certains paramètres si cela est nécessaire. A l’heure de l’IA et de la fragmentation des usages, une bonne stratégie sociale ne peut fonctionner à mon avis qu’en mode « test & learn ».

Nicolas vanderbiest : Je vois quant à moi trois recommandations importantes au regard de ces tendances et de l’évolution de nos métiers :

  • Bien appréhender ses audiences. Je pense que c’est relativement clé. C’est pour savoir aujourd’hui, quand on a une prise de parole corporate et organique, si elle touche son audience ou pas, afin d’au moins ne pas naviguer à vue. Ça me semble essentiel aujourd’hui étant donné tous les endroits où il faut communiquer, l’accélération du temps, et l’accélération de la production par tout le monde.
  • Refondre les process. Ça, ça me semble le plus important au sein des organisations. Les entreprises, aujourd’hui, sont organisées à l’ancienne. Il y a encore de grandes entreprises du CAC 40 qui sont organisées avec un département presse, un département social media (les internets), un département RSE, et un département marketing. Je pense que tout ça n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Et au contraire, il faut une réattribution des rôles dans des process relativement nouveaux. Process dans lesquels l’automatisation et l’intelligence artificielle viennent se greffer.
  • Reconnecter nos métiers aux organisations. Nous faisons peut‑être l’un des plus beaux métiers au monde. En tout cas, moi, je pense que c’est un des plus beaux métiers au monde : la communication ou les affaires publiques, pour ma part. Il n’y a aucun jour qui ressemble à un autre. Et nous traitons de l’imprévu tous les jours. Et pour autant, on est encore aujourd’hui un peu considérés comme les « clodos » de la communication, les « clodos » des rendez‑vous, ou les « clodos » des internets… Et je pense que c’est essentiellement de notre faute, parce qu’on s’est enfermés dans des indicateurs complètement abscons qui ne parlent qu’à nous, et dans lesquels il faut un traducteur. Il est urgent de reconnecter nos métiers aux enjeux business. Parce que s’il y a des enjeux financiers, de produits, d’innovation, de R&D et autres, il y a aussi d’énormes enjeux sociétaux pour faire en sorte qu’une organisation fasse partie intégrante de ce monde, prenne les bonnes décisions et puisse accompagner tout cela. Et tout cela a de la valeur.

 

Légendes et commentaires :

(1) Le feed : c’est le fil d’actu sur les différentes plateformes social media.

(2) La content fatigue : c’est le phénomène de lassitude et de désengagement ressenti par les internautes après une consommation excessive de contenus en ligne.

 

Les idées reçues sur la communication… enfin débunkées !

C’est un petit livre fort utile, dont je ne peux que recommander la lecture à toutes celles et ceux qui s’intéressent à la communication, et plus particulièrement à celles et ceux qui s’en font souvent les détracteurs…

Depuis toujours, la communication et les communicants ont fait l’objet de nombreuses critiques et de soupçons. On les accuse encore régulièrement, dans les médias et dans l’arène politique notamment, de superficialité et/ou de chercher à manipuler l’opinion, quand l’intégrité et l’expertise des professionnels de la com’ ne sont pas carrément moquées et remises en question, offrant ainsi à la vindicte populaire un bouc émissaire facile.

Dans les entreprises et les organisations, malgré tous les efforts des communicants et des associations qui les représentent, les stéréotypes et idées reçues continent hélas de circuler bon train, comme l’avait déjà pointé le communicant Thierry Wellhoff dans son ouvrage ‘Le procès de la communication’ ¹.

C’est à ce serpent de mer que Frédéric Fougerat* a voulu à son tour s’attaquer, en publiant récemment C’est de la com ! 60 idées reçues’ ², dont l’ambition est à la fois de recenser les stéréotypes et clichés les plus répandus sur nos métiers… et de leur tordre le cou une bonne fois pour toute.

Dans son ouvrage, percutant et synthétique, il passe ainsi en revue la plupart de ces stéréotypes, par grande thématique, depuis « la communication c’est facile », « tout le monde peut en faire » jusqu’aux clichés touchant l’intelligence artificielle, en passant par « La communication, ça ne génère pas de business », tout en y répondant avec intelligence et humour.

Dans l’interview de ce jour, que Frédéric a bien voulu m’accorder, nous revenons donc sur ces grandes idées reçues de la com’, leurs origines et les meilleures réponses à y apporter. En résumé, on sulfate et on « débunke » joyeusement, non sans inviter les professionnels à cette prise de conscience : c’est à eux-mêmes qu’il revient en premier lieu de faire la pédagogie de leur métier, dans leurs organisations et auprès de leurs proches, et de se transformer en ambassadeurs-militants, pour en finir définitivement avec les stéréotypes !

Le BrandNewsBlog : Bonjour Frédéric, après vos précédents ouvrages « Un dircom n’est pas un démocrate », « La Com est métier », « Le Dico de la Com » et « Anthologie de la Com »³ notamment, vous vous attaquez cette fois aux (nombreuses) idées reçues sur la communication. Pourquoi ce sujet vous tenait-il à cœur ?

Frédéric Fougerat : C’est un coup de gueule qui est à l’origine de ce neuvième livre. Je pensais avoir dit tout ce que je pouvais vouloir dire pour valoriser, promouvoir, défendre la communication. Et je n’imaginais plus entreprendre un nouvel ouvrage. Mais un jour, devant un JT, en entendant un journaliste anéantir sans le moindre argument, un projet par un « C’EST DE LA COM ! », je me suis dit, d’une part c’est très paresseux, car il n’y avait aucun argument derrière le propos, mais uniquement une formule qui discréditait par principe une idée ou une proposition. D’autre part, qu’avec cette formule facile et paresseuse, c’était à chaque fois l’ensemble des métiers de la communication qui était disqualifié. Comme si, ceux qui savent nous trouver quand ils en ont besoin, pouvaient se permettre de nous mépriser le temps d’un effet médiatique. J’ai alors décidé de lister les pires clichés qui existaient sur la communication.

Le BrandNewsBlog : Vous avez identifié dans ce livre pas moins de 60 clichés et idées reçues sur la communication… Et je pense que vous auriez pu aller jusqu’à 80 ou 100 sans difficulté, tant nous sommes habitués à voir la communication décriée, à tout le moins incomprise. Pourquoi les métiers de la communication et l’expertise des communicants sont-ils si souvent mis en cause, bien plus souvent que l’expertise des financiers, juristes et autres DRH dont personne ne conteste le savoir-faire ?

Frédéric Fougerat : Au départ, la couverture du livre annonçait 50 idées reçues. Mais j’ai vite été dépassé. Nous nous sommes arrêtés avec mon éditeur Bréal Studyrama, pour valider la couverture du livre, à 60. Mais au final, il y en a dix de plus en bonus, auxquelles il faut rajouter 13 sous-entendus. En réalité, c’est sans fin…

Maintenant, pourquoi la communication est-elle victime de cette situation que ne rencontrent pas, ou plus rarement, les autres fonctions dans l’entreprise ? Peut-être parce que c’est une des plus récentes et des moins connues. Cela peut aller ensemble. Certainement aussi parce que la communication est très éloignée des formations et des préoccupations premières des dirigeants, sans oublier que nos métiers évoluent en permanence et à grande vitesse. Donc il faut suivre. Enfin, beaucoup ne voient la Com que par le prisme de l’outil, ce qui se voit à la fin. Et ils en oublient tout le travail de réflexion, de stratégie, de construction, d’illustration, de production, de promotion… tout en confondant, aussi, avoir un avis et avoir des compétences. Comme si ces dernières tombaient du ciel quand on les convoque.

Le BrandNewsBlog : Vous avez confié les préfaces de votre ouvrage à trois experts de la communication publique et politique (Prisca Thévenot, Gaspard Gantzer et Franck Louvrier), qui chacun propose son explication au désamour du grand public pour les communicants. Si tant est qu’on puisse comparer leur métier (la communication politique) aux autres disciplines de la communication, diriez-vous comme Franck Louvrier que « la reconnaissance de notre profession doit passer par la démonstration permanente de son utilité » ? Et comment transformer cette injonction en opportunité ?

Frédéric Fougerat : C’était une dinguerie d’avoir trois signatures majeures de la communication politique et publique pour trois préfaces. Une première pour mon éditeur.

Il y a à ce sujet la vérité et la post-rationalisation. La vérité, c’est que j’ai imprudemment sollicité en même temps les trois, en espérant qu’un d’eux accepterait de signer la préface. Mais les trois ont répondu immédiatement oui… La post-rationalisation, c’est que cela permet de rester neutre, grâce à trois nuances de positionnement politique, qui ne marquent pas l’ouvrage d’une tendance. Ce livre, comme les précédents est évidemment professionnel et n’a pas d’orientation politicienne. Ce n’est en rien l’objet. Cela permet aussi de montrer que loin de se limiter à la communication politique ou publique, c’est l’image première que peut avoir le public de nos métiers. Ce qui est évidemment très réducteur.

Quant à l’injonction de Franck Louvrier « La reconnaissance de notre métier doit passer par la démonstration permanente de son utilité », c’est hélas une triste réalité pour beaucoup de communicants. Devoir justifier de nos compétences après avoir été recrutés. Normalement c’est l’inverse !

Le BrandNewsBlog : Sans « spoiler » les 60 idées reçues que vous traitez dans votre ouvrage, je vous propose d’aborder celles qui reviennent le plus souvent dans la bouche des détracteurs de la communication. Il y a d’abord cette idée que la com’ serait « facile », que tout le monde ou presque peut en faire ou donner son avis… En somme que ce ne serait pas un véritable métier. Je sais qu’on touche là à un de vos mantras : la Com est (évidemment) un véritable métier… Que conseillez-vous aux communicants de répondre sur ce point ?

Frédéric Fougerat : Malheureusement, je n’ai pas trouvé la formule magique qui permettrait de mettre fin à tout jamais à cette situation…

J’invite donc les communicants à faire preuve le plus possible d’autorité professionnelle dans leur travail et dans leur posture. Je ne parle pas d’autoritarisme, mais bien d’autorité. Je leur conseille aussi de veiller à ne pas se piéger eux-mêmes. Celui ou celle qui passerait son temps à demander l’avis à tout le monde sur son travail, ne doit pas s’étonner ensuite qu’on lui donne.

Qu’est-ce qui dépend de votre autorité ? Qu’est-ce qui dépend de l’autorité de votre hiérarchie ? Il faut veiller à respecter soi-même sa position avant de demander aux autres de le faire. Je ne dis pas que c’est facile. Mais je suis certain que c’est le seul moyen de tenir sa place. Et bien veiller à toujours positionner la Com comme une fonction stratégique qui produit de l’intelligence, et non comme un service support qui fabrique des outils.

Enfin, l’idéal pour une équipe Com, et le meilleur service que puisse rendre un dirigeant à son équipe Com, c’est évidemment de la respecter et de la faire respecter par les autres fonctions de l’entreprise, comme ne pas laisser la Com être un sujet défouloir en fin de comité de direction.

Le BrandNewsBlog : Deuxième famille de clichés, souvent associée à la première : la com’ serait un métier « gadget, plutôt fun et amusant et qui ne réclame pas forcément beaucoup de travail ». Un métier où l’on passe son temps à déguster « champagne et petits fours », entre deux brainstormings créatifs… En quoi cette vision éculée de la com’ est-elle particulièrement pernicieuse et réductrice ? Et là encore, que répondre aux détracteurs de la com’ ?  

Frédéric Fougerat : Un des moyens de lutter contre cette vision de la Com gadget, est de savoir faire la Com de la Com. Trop souvent, nous oublions de faire notre propre promo, en consacrant toute notre énergie à nos missions. C’est une erreur.

J’ai toujours dit à mes équipes qu’il fallait savoir équilibrer entre le travail de plomberie (essentiel, technique, mais qui ne se voit pas) et le travail visible (pas toujours essentiel, mais marquant). Dans le cas contraire, on donne le sentiment de ne pas bosser.

Par ailleurs, il faut aussi utiliser et partager les indicateurs, de plus en plus nombreux à notre disposition, qui permettent de valoriser notre travail : le ton positif des retombées presse, plus important que le nombre d’articles, l’évolution du taux de notoriété de la marque, plus important que de savoir si on aime ou pas une couleur plutôt qu’une autre, l’engagement sur les réseaux sociaux, plus important que le seul nombre d’abonnés… La liste est interminable. Plus c’est technique, moins c’est appréciable (dans le sens critiquable). Plus nous pouvons valoriser notre expertise, plus elle sera reconnue.

Le BrandNewsBlog : Troisième grande idée reçue : quand on fait de la com’, il faudrait nécessairement faire « joli ». Et toute production de communication, qu’on parle d’un visuel, d’une campagne ou d’une affiche, devrait impérativement être esthétique, voire « classe » ou « sexy »… En quoi ce type d’injonctions et de qualificatifs est-il à la fois déplacé et « hors-sujet » pour les communicant.e.s ? Et comment le faire comprendre (intelligemment) à des clients internes de son organisation ?

Frédéric Fougerat : La réponse est simple. Encore faut-il parvenir à la faire comprendre. On ne communique pas pour faire plaisir ni pour se faire plaisir. Et les notions de joli, sexy, fun, ou autres sont totalement subjectives. On communique pour répondre à une intention et servir un objectif, dans le cadre d’une stratégie.

Donc face à un « j’aime pas », on peut par exemple engager un dialogue pour demander en quoi le travail jugé ne répond-il pas à l’intention initiale (qu’il faut rappeler) ? En quoi ne sert-il pas l’objectif et la stratégie ? C’est un des moyens de réaliser que la réaction est affective et personnelle, et qu’elle n’a pas lieu d’être pour une réalisation professionnelle, qui n’est pas faite pour nous toucher, mais pour toucher la cible à laquelle elle est destinée.

Le BrandNewsBlog : Quatrième type de cliché répandu, vous évoquez cette idée reçue selon laquelle la communication se résumerait à la production à flux tendus d’outils de communication et de contenus (le « petit » communiqué de presse, la « petite » brochure, le « petit » post Linkedin…). En quoi cette instrumentalisation et ces terminologies péjoratives, si ancrées dans nos quotidiens, sont-elles révélatrices et très réductrices du rôle des communicants ?

Frédéric Fougerat : Ici encore, il y a plusieurs façons d’imaginer ce qu’il y a derrière cette sémantique. Le qualificatif « petit » peut autant signifier une incompréhension de la réalité du travail demandé pour produire un petit logo, une petite affiche, une petite vidéo… que trahir l’idée que notre travail n’aurait pas de valeur et qu’il ne demande pas grand effort.

Certains communicants affichent dans leurs bureaux des punchlines du type : « Il n’y a rien de petit en communication ». Cette forme d’avertissement a ses vertus.

À cela, il est bon de rappeler à nos interlocuteurs internes dans une organisation, que la Com n’est pas un guichet libre-service où chacun vient commander et retirer ses outils ou supports de Com. Le rôle de la communication est de s’approprier un sujet, un besoin, pour réfléchir à comment (éventuellement) le traduire en action de communication.

Il appartient in-fine à la Com de déterminer les meilleurs canaux de communication, en fonction de nombreux de critères. Certainement pas en fonction d’un « J’ai besoin d’un petit visuel », «  d’un petit communiqué de presse », « d’une petite vidéo »…

Le BrandNewsBlog : Cinquième lieu commun, qui recoupe également plusieurs clichés et idées reçues que vous évoquez dans votre ouvrage, la notion de « talent inné » (oratoire ou écrit) qui serait suffisant pour bien communiquer, sans qu’il y ait besoin de travailler. Vous évoquez notamment, en communication de crise, ces dirigeants qui pensent que l’essentiel est de bien parler, d’être charismatique, voire « de savoir improviser »… En quoi ce type de préjugés est-il si nocif et contre-productif ?

Frédéric Fougerat : Le dirigeant qui aime prendre la parole en public, ou qui simplement est à l’aise dans l’exercice, peut représenter un danger, voire être l’ennemi de sa propre communication de crise.

La capacité de s’exprimer, n’est pas nécessairement une capacité de communiquer. En communication, notamment de crise, il faut construire une stratégie, construire un discours où chaque mot peut avoir son importance. Il faut contrôler sa parole et ne laisser place à aucune spontanéité.

Le porte-parole en situation de crise, dirigeant, expert, communicant peut donner le sentiment de parler avec son cœur, notamment pour faire preuve d’empathie face à des victimes. En réalité, il parle avant tout avec son cerveau. L’émotion pourra prendre une grande place dans un discours… mais savoir gérer ses émotions est une compétence clé en Com de crise, qui doit rester une communication maîtrisée, au grand risque de venir alimenter la crise.

Le BrandNewsBlog : Sixième famille de clichés répandus, vous luttez contre cette idée que les communications dites d’expertise (la communication financière par exemple, ou bien la communication de recrutement et la fameuse « marque employeur », la communication RH et interne…) devraient être rattachées aux directions support correspondantes : la direction financière pour la com’, la DRH pour la com’ interne, de recrutement ou la marque employeur… En quoi est-ce pour vous une erreur ? Vous soulignez notamment, au sujet de la marque employeur, qu’il n’existe en réalité qu’une seule marque, celle de l’entreprise…

Frédéric Fougerat : Effectivement, la cohérence est une des forces de la communication. La communication doit donc être portée par une vision et une seule. Si les fonctions communication sont éclatées entre différents services, c’est mort pour la cohérence. J’ai même vu des communications se contredire ou se cannibaliser, faute de coordination et surtout de vision unique.

Quant aux velléités de certains à vouloir piloter une partie de la communication, souvent pour avoir leur communication, c’est avant tout une faute de gouvernance et de management. On ne laissera pas chaque service mener sa stratégie financière ou RH en autonomie. Pourquoi faire une exception avec la communication ? Sauf à croire que tout le monde peut faire de la Com ! Parce que les compétences tomberaient du ciel ? Non. C’est FAUX !

Le BrandNewsBlog : Septième type de clichés répandu, là encore assez transversal aux différentes disciplines de la communication, vous évoquez le fait qu’une tactique jusqu’au boutiste de « bruit » / de buzz (en communication politique notamment), ou bien de surproduction de contenus et de saturation des canaux (la multiplication des communiqués de presse par exemple) ne peut tenir lieu de stratégie soutenable et durable. Pourquoi cela ? C’est un enseignement que les dirigeants politiques et d’entreprise ont souvent du mal à entendre me semble-t-il ?

Frédéric Fougerat : Avec cette question, on entre dans certaines nuances qui existent entre communication politique ou publique, avec le reste du monde de la communication. Je schématise, mais cela y ressemble.

Le temps n’est pas le même en communication politique et en communication publique par rapport au reste de la Com. En communication politique, le temps est celui de l’immédiateté médiatique et des réseaux sociaux. Celui de la communication publique est souvent le temps du mandat et des élections. Cela pousse à être dans l’effet d’annonce plus que dans l’annonce des faits. Ce qu’un ministre met en place, c’est un de ses successeurs qui l’inaugurera. Donc la tentation est grande de chercher le bénéfice immédiat en matière de communication. Les fonctions politiques et publiques existent aussi de plus en plus par la lumière et le bruit médiatique. Il faut exister coûte que coûte. Le reste de la communication, dans son immense diversité utilise quand même d’autres leviers, même si personne n’est à l’abris de certains excès.

Le BrandNewsBlog : Huitième type de cliché, la confusion commune entre impératif de transparence et intérêt de l’entreprise. Vous soulignez notamment le fait qu’en communication de crise, il peut être légitime et justifié de se taire… ou bien de ne pas être systématiquement transparent. De même, vous conseillez aux dirigeants de préférer le silence au bruit et à la communication s’ils n’ont rien à dire. Pourriez-vous expliquer en quoi cela est important, et la différence entre impératif de transparence et communication dans l’intérêt de l’entreprise ?

Frédéric Fougerat : Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, plus que jamais, en communication, et notamment en communication de crise, il ne faut jamais mentir. Mais, on n’est pas obligé non plus de tout dire. Il ne s’agit pas ici de jouer sur les mots, mais de rappeler que notre rôle est de choisir ce qu’on souhaite mettre en lumière, et que rien nous oblige de tout mettre en avant.

Quant à la stratégie (possible) du silence. Elle est rarement recommandée. Il n’est pas pour autant raisonnable de l’écarter par principe. Toute situation est singulière. Toute communication de crise doit s’étudier au cas par cas, en fonction d’un contexte, de parties prenantes, du bruit médiatique existant ou possible… Donc se dire qu’il est impératif de communiquer, au risque d’alimenter la crise, serait une erreur. Évidemment, l’option de se taire doit être une stratégie et non une démission, une décision qui comme toute stratégie peut évoluer pour accompagner la crise dans ses propres évolutions.

Le BrandNewsBlog : On le voit au travers de votre ouvrage Frédéric, et vous n’êtes pas le seul communicant à nous prévenir à ce sujet, en communication, il convient de se défier de la politique des « coups ». Et le fameux « coup de com’ » dites-vous, ne devrait jamais tenir lieu de stratégie à une organisation… Pour autant, un communicant ou un dirigeant doivent-ils systématiquement s’interdire de réaliser un « coup de com‘ », s’il en a l’opportunité ? Et comme le bon et le mauvais chasseur, faut-il considérer qu’il y a des bons coups et d’autres moins ?

Frédéric Fougerat : Pour être précis, je ne condamne certainement pas les coups de Com. Il y en a même d’excellents. Et c’est délicieux quand c’est le cas. Le talent du communicant est aussi, ou notamment, de savoir saisir ou rebondir sur des opportunités qui peuvent amener à des coups. Encore faut-il le faire… avec talent ! Il y a trop de coups de Com médiocres qui disparaissent à la même vitesse que l’effet produit. C’est ce que j’appelle la Com faciale facile. On croit avoir fait un bon coup, alors qu’on a fait de la merde…

Je pense surtout que le coup de Com ne peut être qu’un épiphénomène. Le DirCom doit privilégier une communication puissante, responsable, et à impact durable. Pour moi, l’IMPACT est le nouveau POURQUOI du communicant. C’est bien à l’impact créé qu’il faut apprécier la qualité du travail du communicant, et non à des coups éphémères.

Le BrandNewsBlog : Au travers des nombreuses idées reçues que vous traitez dans l’ouvrage, on s’aperçoit que la communication et les communicants sont souvent ravalés au rang de boucs émissaires par les médias et par les politiques. Pour beaucoup, et vous n’évoquez pas cette autre idée reçue dans votre ouvrage, cela est souvent lié au fait que la communication est perçue comme systématiquement mensongère et/ou manipulatoire. Que répondez-vous à cette critique Frédéric ? Cette accusation de manipulation, n’est-elle pas en partie liées à la confusion entre communication politique (souvent polémique) et communication d’entreprise ?

Frédéric Fougerat : Vous noterez que lorsque la communication d’un homme ou d’une femme politique est excellente, la personne affirmera ne pas avoir de communicants à ses côtés. Qui peut y croire ? À l’inverse, après un mauvais débat, un couac, un mauvais discours… c’est toujours un communicant qui sera pointé du doigt. L’animal politique fuyant ses responsabilités. Ses erreurs sont celles de collaborateurs ou collaboratrices évidemment médiocres.

C’est aussi ce qui participe à nuire à l’image de la communication en général. Puisqu’on en parle essentiellement quand elle est mauvaise, et généralement liée au monde politique, donc supposée douteuse voire malhonnête. Que du négatif. Ici les politiques, comme les journalistes, que les raccourcis ne gênent pas, ont leur part de responsabilité. Ils participent à sacrifier toute une profession, par une pensée qu’ils résument en une formule : C’est de la Com !

Le BrandNewsBlog : Tout nouveau préjugé sur la communication, dont nous n’avons pas encore parlé Frédéric, il y aurait cette idée que l’expertise des communicant.e.s va prochainement être remplacée par l’IA, et que les métiers de la com’ pourraient bien disparaître complètement. Vous n’en croyez rien. Pourquoi ? Et si tant est qu’il y ait des expertises qui demeureront purement humaines, lesquelles seront-elles ?

Frédéric Fougerat : Je pense qu’il ne faut ni avoir peur de l’IA, ni se méprendre sur les bouleversements qui existent et qui vont se poursuivre. L’IA va évidemment, et c’est déjà le cas, transformer, bousculer, réformer nos métiers. Et aussi nous obliger, d’une certaine façon, à réinventer notre profession.

Mais n’était-ce pas déjà le cas, depuis 40 ans, avec l’arrivée de la PAO, de l’informatique, de la téléphonie mobile puis des smartphones, de l’information continue, d’internet, des réseaux sociaux…

Oui, et peut-être plus que d’autres nous devons et devrons nous adapter. Oui des métiers vont être fragilisés. Mais d’autres vont se renforcer ou apparaître. Oui, les valeurs vont changer quand une expertise va sembler être remplaçable par une application. Je reste néanmoins certain, que l’IA aura toujours besoin d’intelligence réelle pour performer. Celui ou celle qui saura être accompagné par l’IA dans ses missions, sera plus performant, plus complet, plus puissant, à la condition de disposer d’une très forte culture générale, parfois d’une véritable expertise, pour tirer le meilleur de l’IA. Ce qui n’empêchera jamais un novice de pouvoir, parfois, faire parfaitement illusion. Mais n’était-ce pas déjà le cas avant l’IA ?

Le BrandNewsBlog : En guise de conclusion de l’ouvrage, Frédéric, vous réaffirmez avec chaleur que la communication est un (vrai) métier, qui exige des compétences, du talent et de l’expérience et redites que la plupart des professionnels pratique son métier avec « responsabilité, éthique et élégance, avec intelligence, créativité et singularité ». Pour autant, vous exhortez vraiment les communicant.e.s à se faire davantage pédagogues de leurs métiers, et à faire la communication de la communication. En quoi cela est-il si important ?

Frédéric Fougerat : Oui, la communication est victime de beaucoup de clichés qu’il faut combattre. Mais nous ne pouvons pas trouver notre confort dans la plainte et la soumission. Il nous appartient donc d’être des militants de notre profession. Quand on a la chance de faire un métier passion, qui ouvre tant d’opportunités, qui mêle autant de compétences, qui offre de telles variétés de parcours, d’évolutions, de rencontres… il est aussi de notre responsabilité d’expliquer, valoriser, promouvoir ce métier.

Je ne dis pas qu’une direction de la communication doit se transformer en service de formation continue pour les autres directions de l’entreprise. Ce n’est pas sa mission, et elle ne remplirait plus sa mission.

Je souhaite uniquement recommander à chacun et chacune de pouvoir trouver son équilibre entre savoir dire non quand c’est nécessaire, ce qui donne aussi plus de valeur au oui, expliquer ses positions sans tomber dans la justification, être toujours plus exigeant avec soi-même, avec la langue, avec le sens… faire preuve de l’autorité nécessaire pour être respecté professionnellement, tout en restant à l’écoute et en observation du monde qui nous entoure et que nous servons. Avec un objectif principal : bien rappeler ou faire comprendre à nos équipes en premier, et à nos parties prenantes, que la communication est une fonction stratégique qui produit de l’intelligence, et non un service support qui fabrique des outils. Ce qui permettra, peut-être, de mieux comprendre, que « la nana de la Com » et « le mec des réseaux sociaux », ont un nom, des compétences et responsabilités professionnelles, et qu’ils méritent le même respect que les autres collaborateurs et collaboratrices de l’entreprise.

 

Légendes et commentaires :

* Frédéric Fougerat : Président de Tenkan Paris, agence conseil en communication de crise, image et réputation de personnalités sensibles, il accompagne depuis près de 40 ans des dirigeants d’exécutifs publics et privés et a notamment dirigé des campagnes électorales et la communication de collectivités publiques en France durant 15 ans et la communication de grands groupes internationaux pendant plus de 20 ans (SBF 120, LBO…). Membre des Boards de l’agence Cogiteurs, et du nouveau réseau social professionnel Hello Masters, il siège par ailleurs aux comités de mission de l’agence Sport Market et du groupe Dentsu, et à la commission communication de La ligue contre le cancer.
Auteur de 9 ouvrages sur la communication et le management, lu dans plus de 25 pays, Frédéric a été classé classé en 2021, n°1 du top 100 des décideurs de la communication les plus influents en France par le magazine Forbes.

(1) Découvrez ici mon article sur le livre de Thierry Wellhoff, Le procès de la communication

(2) « C’est de la com ! 60 idées reçues » par Frédéric Fougerat – Editions Bréal by Studyrama, 2025

(3) « Un dircom n’est pas un démocrate » aux Editions Bréal, 2020

« La Com est métier » aux Editions Bréal, 2021

« Le Dico de la Com » aux Editions Studyrama, 2021

« Anthologie de la Com » aux Editions Bréal by Studyrama, 2024

 

La communication interne, un métier stratégique en pleine extension de ses champs d’intervention et de compétence

Je n’aurais pu rêver meilleure manière de reprendre le fil de ce blog, dédié aux marques, au branding et à la communication, qu’en remettant aujourd’hui à l’honneur une discipline qui m’est chère et dont j’ai régulièrement parlé ici : la communication interne.

Il y a quelques mois, l’association de référence des professionnels du secteur, l’Afci*, publiait une importante mise à jour de son référentiel métier, le référentiel de compétences des communicant.e.s internes**

L’aboutissement d’un important travail collaboratif et l’occasion de revenir, dans le détail, sur les principales missions, activités et savoir-faire déployés aujourd’hui par les communicant.e.s d’entreprise, mais aussi sur les connaissances et savoir-être requis pour exercer au mieux leurs missions.

Pour en parler et dessiner « en creux » les grandes évolutions du métier de communicant.e interne ainsi que les nouveaux enjeux auxquels sont confrontés les professionnels, j’ai eu la chance de pouvoir échanger avec trois membres éminents de l’Afci : Fabienne Ravassard1, Conseil en communication et dynamiques d’entreprise (Baïrlaa) ; Jean-Marie Charpentier2, Consultant en communication et auteur de référence dans le domaine de la communication interne et Guillaume Aper3, expert en communication et ex Directeur communication adjoint de JCDecaux .

Avec ces trois experts, nous revenons notamment aujourd’hui sur la méthodologie très collaborative qui a présidé à l’élaboration de ce référentiel métier ; sur ses ambitions et objectifs ; sur ce qui constitue en quelque sorte la « moelle épinière » du métier de communicant.e interne et sur les raisons du déficit de légitimité encore éprouvé aujourd’hui par de trop nombreux professionnels…

En attendant la publication de la deuxième partie de cette interview mardi prochain, qu’il me soit permis de remercier encore nos 3 intervenants du jour, pour la qualité de leurs réponses et de leurs éclairage, et de vous souhaiter à tous une très bonne connexion ou reconnexion avec le BrandNewsBlog.

Le BrandNewsBlog : Bonjour Fabienne, Jean-Marie, Guillaume. Bravo à vous et à l’Afci pour la publication de ce référentiel de compétences, très pédagogique et complet. A qui s’adresse ce document en priorité ? Et quels en sont les objectifs ?

Jean-Marie Charpentier : Ce référentiel s’adresse d’abord et avant tout aux communicants et à tous les consultants qui interviennent dans le champ de la communication interne. Mais il cible aussi les directions de la communication au sens large et les directions des ressources humaines, notamment la fonction recrutement qui peut être particulièrement intéressée pour mieux comprendre ce qu’est ce métier et ainsi mieux recruter. D’après les premiers retours que nous avons eus, ce référentiel a aussi été très bien accueilli par les enseignants et les étudiants en communication.

Sa genèse s’inscrit dans le cadre de deux grands chantiers lancés en 2024 par l’Afci : d’une part la refonte du premier référentiel de compétences de la fonction communication interne, qui datait de 2004, et d’autre part la production de récits de métiers, que nous avons choisi de publier l’été dernier sous la forme d’un ouvrage dédié à la parole des communicants sur leur travail. Deux approches complémentaires pour donner à voir ce qu’est aujourd’hui le métier de communicant interne : comment il se situe, comment il se transforme, quels en sont les enjeux et ce qu’en disent les professionnels eux-mêmes. Avec l’objectif que tout cela soit le plus incarné et vivant possible.

Au fond, à travers ces deux documents, l’Afci revient sur l’identité professionnelle des communicants internes, remet en perspective leurs pratiques et a aussi pour ambition de redonner de la force et de la visibilité à celles et ceux qui, au quotidien, exercent cette mission avec beaucoup d’engagement et souvent de passion.

Le BrandNewsBlog : Vous le soulignez, un premier référentiel avait été publié par l’Afci en 2004. En termes de méthodologie, comment avez-vous travaillé sur cette nouvelle version ? A-t-il été facile de dégager une vision commune du métier parmi les participants et membres de l’Association ? Et globalement, les compétences fondamentales attendues en 2024 ont-elles beaucoup évolué par rapport à celles identifiées en 2004 ?

Guillaume Aper : Même si je n’ai pas participé à l’élaboration du premier référentiel de 2004, il faut d’abord repréciser que le travail qui avait été fait à l’époque était essentiellement tourné vers la fonction ressources humaines, pour affirmer et positionner le métier de la communication interne auprès des personnes en charge du recrutement et de la gestion de carrières notamment… L’Afci avait alors travaillé en petit comité, au travers d’une série d’entretiens qui avaient été menés puis synthétisés par un consultant. Pour élaborer la nouvelle version du référentiel, nous avons voulu procéder de façon tout à fait différente et profiter de la force de notre collectif de professionnels au sein de l’association.

Fabienne Ravassard : Oui, dans cette optique, on est partis assez vite sur l’idée de constituer un groupe de travail et nous avons rapidement pu composer un groupe dynamique et représentatif de professionnelles issues d’entreprises et d’institutions de taille et de secteurs très différents, aux niveaux d’ancienneté variés. Nous les avons rassemblées lors d’une première journée d’atelier, en repartant d’emblée de la base existante de 2004, et en les faisant réagir et échanger en modalités d’intelligence collective sur les principales missions des communicants internes. Cela a permis de déboucher assez rapidement sur 5 grandes missions essentielles, auxquelles le groupe de travail a rattaché à chaque fois 3 ou 4 activités. Soit au final 5 missions et 16 grandes activités principales qui ont pu être définies et auxquelles nous avons associé progressivement les savoir-faire correspondants.

Il n’a pas été difficile de dégager cette ‘vision commune’ du métier dont vous parlez. C’est là toute la magie et la puissance de l’intelligence d’un collectif. A partir de ce travail fondateur, plusieurs autres séances de travail ont eu lieu, avec Jean-Marie, Guillaume et d’autres participants membres de l’Afci pour aboutir au référentiel actuel, qui a été soumis en relecture au groupe de l’atelier initial.

Nous nous sommes rendu compte que les grandes missions et l’essentiel du métier tel que décrit en 2004 n’avaient pas fondamentalement changé. Ce sont plutôt les activités rattachées et les savoir-faire associés qui ont évolué, et surtout la façon dont les professionnels envisagent et construisent les liens à l’intérieur de leur entreprise.

Le BrandNewsBlog : Vous le souligniez récemment Fabienne et Guillaume, dans une intéressante tribune*** et vous aussi Jean-Marie, dans un article pour la Harvard Business Review****, la communication interne reste, malgré sa professionnalisation, une fonction en quête de légitimité. A quoi ce déficit de légitimité est-il dû selon vous ?

Jean-Marie Charpentier : Je dirais d’abord qu’il y a toujours eu une certaine tension entre deux dimensions : d’une part, la production et la diffusion de contenus, qui est une mission classique des communicants internes ; d’autre part, la capacité à faire du lien, à établir des relations au sein de l’entreprise.

Longtemps, on a conçu ce métier comme relevant avant tout, voire uniquement, des outils et de la seule diffusion. Or, dans les moments critiques, dans les moments intenses de transformation ou de crise, c’est beaucoup plus sur la relation que se joue la communication interne. On l’a bien vu durant la pandémie de Covid-19 : c’est sur le plan des relations que la communication interne a été le plus efficace et le plus utile, en permettant à l’entreprise de tenir, de maintenir des collectifs, de faire corps dans les difficultés.

Or, malgré ce momentum et la professionnalisation accrue des communicants internes, on a un peu l’impression que post Covid, ce sont les logiques de marque et de communication externe qui ont un peu partout repris le dessus, au détriment de la communication interne, qui s’intéresse d’abord à l’entreprise, à ses métiers et aux collectifs de travail. Cela a un peu remis sous le radar la communication interne, qui a été renvoyée à son statut de ‘fonction support’ et de ‘gestionnaire des tuyaux’, alors qu’un rééquilibrage entre ce qui relève de la marque et ce qui relève de l’entreprise est nécessaire. La marque et l’entreprise, ce n’est pas exactement la même chose.

Plusieurs autres facteurs peuvent aussi expliquer ce déficit de légitimité ressenti par les communicants internes : un positionnement parfois fragile dû à un manque d’affirmation de la fonction ou bien à un rattachement incertain (tantôt à la Communication, à la DRH, tantôt à la DG voire aux directions de la transfo…). Et puis, il y aussi le fait que les communicants internes sont des professionnels qui travaillent souvent « à bas bruit », et ne sont pas du genre à se mettre en avant, étant de tempérament assez discret.

Fabienne Ravassard : Sur cet aspect du manque d’affirmation de la fonction, il faut souligner que les communicants internes sont le plus souvent des communicantes, qui œuvrent avec conviction de manière discrète, privilégiant l’efficacité aux effets de manche. J’identifie aussi deux autres causes à ce déficit de légitimité de la fonction communication interne, en plus des facteurs dont vient de parler Jean-Marie. D’une part, les équipes de communication interne sont de plus en plus challengées en interne par d’autres directions. Il arrive en effet de plus en plus souvent que les équipes com’ interne se retrouvent écartées de grands sujets voire ‘uberisées’ par des directeurs ou chefs de projets qui maîtrisent les outils pour générer une newsletter ou un canal de com’, savent faire eux-mêmes une vidéo ou utiliser un réseau social d’entreprise. Il se crée ainsi une concurrence interne des équipes transfo, marketing ou informatique sur un certain nombre de sujets dont la communication interne aurait toute légitimité à s’emparer.

D’autre part, par sa nature transversale et son approche collaborative des sujets, la communication interne se trouve aussi écartée car elle apporte de la hauteur et donc une forme de complexité, ce qui n’est pas toujours du goût de certaines directions, peu désireuses de les associer. La com’ interne est par essence même un métier transversal, nourri de la collaboration dans l’entreprise. Or on le sait, collaborer n’est pas toujours bien accepté, même entre équipes qui se connaissent.

Guillaume Aper : J’ajouterai que pendant la pandémie de Covid-19, la communication interne a aussi connu un momentum grâce à sa connaissance des publics internes de l’entreprise et à sa capacité d’écoute. Les directions générales et directions opérationnelles se sont beaucoup nourri des retours terrains des communicants internes, pour mieux gérer la crise. Après cette période, on est en effet repartis davantage dans des logiques de production de contenus, peut-être un peu au détriment de l’écoute et de la mise en relation des publics internes. Or il appartient aux communicants internes de continuer d’aller à la rencontre des métiers et des différents publics internes, pour continuer à alimenter les directeurs communication et directions générales de remontées terrain et de signaux faibles. C’est un positionnement qui ne peut que renforcer la légitimité de la fonction et renforcer le binôme com’ interne – dircom au sein des entreprises.

Le BrandNewsBlog : Pour contextualiser pour nos lecteurs la publication de ce référentiel, pourriez-vous nous rappeler qui exerce aujourd’hui le métier de communicant interne en entreprise ? Y-a-t-il des profils types qui se dégagent, et des spécificités de formation ou de parcours par rapport aux autres communicants ? Vous souligniez notamment Fabienne que la fonction est très féminisée. Quel est aujourd’hui son degré de professionnalisation ? Est-il homogène au sein des entreprises ?

Guillaume Aper : Pour les 30 ans de l’Afci, en 2019, nous avions justement mené une étude à ce sujet. Il en était ressorti, d’abord, que la profession est largement féminisée : 83% des professionnels qui l’exercent étant des femmes. L’âge moyen des communicant.e.s internes était à l’époque de 40 ans, avec une sur-représentation des entreprises du secteur privé, même s’il semblerait que le nombre de communicant.e.s internes dans la sphère publique a augmenté depuis l’étude

Nous avions eu la surprise de constater aussi à l’époque que près de la moitié des communicant.e.s internes travaillait dans des PME-PMI, ETI ou entreprises de moins de 2000 salariés, la fonction n’étant donc pas l’apanage des grandes organisations.

Et plus globalement, nous avions pu voir que les équipes communication interne sont le plus souvent de petite taille, avec beaucoup de binômes et de personnes seules en poste. J’ajoute qu’il était aussi apparu qu’une fraction non négligeable des communicant.e.s internes ne venaient pas d’écoles ou de filières communication, raison pour laquelle l’Afci a étoffé depuis 5-6 ans son offre de formation, pour permettre aux plus néophytes de se former aux fondamentaux du métier, formations que nous avons complétées progressivement par des modules plus pointus, sur la posture du communicant interne par exemple, sur la communication du changement et des transformations, ou bien encore sur la communication managériale.

Ces formations ont eu beaucoup de succès car elles permettent à chacun de renforcer son expertise et sa crédibilité en interne, y compris pour les communicants qui n’ont jamais fait de communication interne auparavant et qui se rendent souvent compte, après quelques mois d’exercice, des compétences et missions bien spécifiques attachées à la communication interne.

Le BrandNewsBlog : Dans ce réferentiel publié par l’Afci, les contributeurs reviennent sur les missions fondamentales, les activités et savoir-faire, les connaissances et savoir-être attendus des communicants internes. Pour résumer ce « métier à part entière, et à part », pourriez-vous nous dire quel en est pour vous l’ADN, la ‘substantifique moëlle’ ?

Jean-Marie Charpentier : La substantifique moëlle de ce métier, c’est selon moi la relation. La relation avec le haut de l’entreprise (en l’occurrence les dirigeants) ; mais aussi la relation avec le terrain (les managers de proximité, les salariés…). Comme vous le verrez en découvrant le référentiel, tout ou presque (que ce soit dans les missions, les savoir-faire, les connaissances, les savoir être…) tourne autour de cette capacité à nouer une relation, à faciliter le lien, à organiser l’échange. C’est bien pour cela qu’il importe de ne pas limiter le métier de communicant.e interne à la production et à la diffusion des contenus, même si cela fait aussi partie du travail et de la relation avec les différents publics de l’entreprise.

Les récits de métier que nous avons pu recueillir donnent très concrètement à voir, sous différents angles, cet enjeu de la relation au cœur du métier. D’où, pour les communicant.e.s l’importance de bien connaître, de bien comprendre pour agir. Connaître, comprendre les acteurs, les métiers, les collectifs. Connaître, comprendre également de quoi est fait le travail. Connaître, comprendre les attentes des différents publics. Une communicante d’un grand distributeur nous rappelait dans les récits de métier que « Comprendre, c’est le verbe le plus important en communication interne. »

J’ajouterais autre chose encore à propos de la relation comme substantifique moelle du métier : nous vivons en ce moment une véritable transition dans les entreprises, dans la société. Et cette transition, qu’elle soit économique, sociale ou écologique, nous impose d’aller au-delà de l’approche purement fonctionnelle de l’entreprise, réduite à l’administration des choses, à la gestion des flux ou des réseaux. La transition vers une entreprise plus relationnelle, plus « robuste » pour reprendre le terme d’un livre que l’Afci a primé récemment, c’est davantage d’interactions, de liens, d’expressions partagées. Et dans ce domaine, les communicants internes ont une place essentielle.

Fabienne Ravassard : Oui, ainsi que l’indique Jean-Marie, pour ne pas paraphraser les 5 grandes missions du communicant interne que vous retrouverez ci-dessous, le cœur du métier n’est plus uniquement de produire et de diffuser des messages, mais vraiment, comme nous l’avons écrit dans notre tribune, de faire vivre un collectif et même le ‘récit collectif’ qui l’accompagne. Plus que jamais, la mission première du communicant interne, c’est de réunir, de créer les conditions d’une bonne compréhension de l’entreprise, d’une véritable pédagogie et du dialogue. Et comme tout métier de communication, il s’agit aussi de veiller à la notion de cohérence des discours, c’est à dire au bon alignement entre la parole et les actes, afin que les salariés puissent constater qu’il n’y a pas de dissonance entre ce qu’on leur dit et leur vécu, entre le verbe des dirigeants et ce qu’ils voient en action, sur le terrain.  Dans le cœur d’expertise du communicant interne, on retrouve également cette notion d’intelligence collective. Non pas qu’il revienne systématiquement au communicant interne d’animer lui-même des dispositifs d’intelligence collective, mais on lui demande a minima de pouvoir faire des recommandations sur le sujet, d’être en capacité de piloter des dispositifs en faisant par exemple intervenir un facilitateur ou des consultants spécialisés en intelligence collective.

Dans le même ordre d’idée, les dimensions plus invisibles du métier que sont la capacité d’analyse, l’écoute active, la capacité à se mettre dans une posture de conseil et à anticiper, y compris en termes de ressources, sont de plus en plus attendues en termes de compétence et de savoir-être, afin de faire face aux défis de transformation et de communication au sein de l’entreprise.

Le BrandNewsBlog : Dans votre tribune pour le magazine Stratégies, Fabienne et Guillaume, vous mettez en avant deux compétences clés des communicants internes. D’une part, au-delà de la production de contenus et de la diffusion de messages, la capacité à « faire vivre un récit collectif » au sein de l’entreprise. D’autre part, la capacité à créer les conditions de compréhension de ce récit et à mettre en cohérence discours et actes. En quoi ces deux compétences vous semblent-elles primordiales ? Et en quoi ce récit collectif permet de mieux accompagner les transformations au sein de l’entreprise ?

Fabienne Ravassard : Oui, cette notion de récit collectif et sa compréhension, son appropriation par les différents publics de l’entreprise nous ont paru d’autant plus importantes que nous traversons comme nous l’avons déjà dit une période intense de transformations et de grands changements, et qu’il est nécessaire de les accompagner au mieux au sein de l’entreprise. Qu’on ait à faire à un projet de réorganisation, de rachat ou au lancement d’une nouvelle stratégie, la construction d’un récit collectif permet de faire face au changement et à l’incertitude, de redonner du sens aux collaborateurs, à condition bien sûr que ce récit ne soit pas descendant et qu’il soit co-construit avec les équipes, et incarné.

Bâtir ce récit collectif, c’est en définitive se donner la possibilité de rassembler, autour d’un message commun, cohérent et fédérateur, en créant de l’alignement entre les différentes parties prenantes internes qui sont mobilisées sur les changements et les transformations.

J’ai travaillé récemment pour une structure qui, dans le cadre de la refondation de sa stratégie de communication interne, avait dressé le constat que des cultures très disparates coexistaient sur ses différents sites et pouvaient « s’entrechoquer ». Au moment de mener à bien un gros projet interne, les dirigeants ont ressenti que cette diversité de culture(s), qui avait pu faire jusque-là la richesse de l’entreprise, pourrait cette fois constituer un frein au projet et une source d’incompréhensions. Avec les communicants internes, nous sommes donc allés dialoguer directement avec les collaborateurs des différents sites, dans le cadre de focus groupes, pour interroger cette notion de culture d’entreprise et déterminer ensemble quels étaient les « plus petits communs dénominateurs » de la culture commune, sans galvauder les différences existantes. Ce travail de fond a permis aux communicants internes de clarifier un récit collectif fédérateur, nuancé, qui fait in fine la part belle aux points forts partagés, tout en valorisant la richesse des singularités de l’entreprise.

Ce type de travail, s’il est bien réalisé, et s’il est accompagné par les communicants internes dans sa diffusion, permet à la fois de créer du lien et de rendre aussi beaucoup plus intelligibles les grands changements qui peuvent venir impacter les collaborateurs.

Ce savoir-faire de narration se déploie aussi dans la capacité à rendre plus concrète, incarnée, percutante et efficace, une nouvelle stratégie d’entreprise dont la formulation initiale serait trop absconse ou éloignée du quotidien des collaborateurs. En traduisant cette stratégie sous forme d’un récit beaucoup plus pragmatique, au travers d’exemples concrets et de situations vécues et portées par les collaborateurs, ou en simplifiant la formulation et en co-construisant le récit correspondant avec des managers, on peut rapidement en faire quelque chose de beaucoup plus efficace, appropriable et connecté au travail et à la réalité quotidienne de l’entreprise.

Le BrandNewsBlog : La connaissance des publics et des métiers de l’entreprise, l’écoute et la traduction des attentes des collaborateurs, la capacité à détecter les signaux faibles… demeurent au cœur de la mission des communicants internes. A quel savoir-faire spécifique ces compétences font-elles appel ? Et quels sont en définitive les principaux savoir-être attendus des communicants internes ?

Jean-Marie Charpentier : La capacité d’écoute est à la base du métier et lui assigne une posture d’humilité : être d’abord celui ou celle qui écoute les autres. Encore une fois, le média et le message ne doivent pas être premiers. C’est l’écoute qui fonde l’approche du communicant interne. Et on peut bien sûr écouter de multiples façons (directe ou indirecte, formelle ou informelle, via des rencontres ou des outils tels que les sondages). Dans tous les cas, il y a un pré-requis, c’est le contact avec le terrain et la proximité. A l’heure des réseaux sociaux ou de l’IA, voire du télétravail, on peut facilement se déconnecter du terrain. Or, le communicant interne ne doit jamais le quitter. C’est sa véritable raison d’être. Sur le terrain, dans les contacts directs, on capte les petites choses, ce que l’anthropologue de la communication Yves Winkin appelle les « petits riens », des petits riens qui peuvent en réalité s’avérer des pépites.

En termes de savoir-être, les différentes compétences attendues des communicant.e.s internes renvoient à des capacités de perception et d’expression (ouverture, curiosité, écoute active, empathie, synthèse…), mais aussi aux capacités à développer du lien, du sens, ainsi qu’à cette capacité d’écoute qu’on vient d’évoquer.

Les savoir-faire opérationnels et stratégiques, comme être en capacité de conseiller le management, savoir élaborer et faire circuler l’information, viennent ensuite.

En matière de communication interne, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, la charrue de l’info avant les bœufs de l’écoute et de la relation, si j’ose dire. N’oublions jamais que c’est eux qui tirent et donnent au métier son sens.

Guillaume Aper : Pour compléter le propos de Jean-Marie sur l’écoute, l’aptitude à détecter et à remonter les signaux faibles fait appel à cette capacité d’écoute informelle dont j’ai déjà parlé, qui requiert de bien connaître les gens, de savoir se constituer un réseau d’interlocuteurs internes auprès desquels on peut facilement passer quelques coups de fil pour savoir comment sont perçus telle ou telle décision ou tel sujet épineux. Une nouveauté est ressortie dans la nouvelle édition de notre référentiel de compétences : la capacité à savoir dresser une véritable cartographie des publics internes, à l’instar d’une photo satellite dont on peut ensuite se servir régulièrement et qu’on peut actualiser. Cette cartographie, qui a été évoquée par de nombreux professionnels, peut s’avérer particulièrement utile et démontre la connaissance fine de l’entreprise par les communicant.e.s internes.

Savoir naviguer en permanence entre la direction de l’entreprise, les managers et les équipes terrain sur site, dans des usines ou sur des chaînes de production, requiert aussi une réelle capacité à se mettre à la portée de différents publics, une vraie plasticité intellectuelle et une curiosité insatiable. Cela implique aussi, à mon sens, d’avoir le goût de l’interation et de la communication directe avec les gens, donc de l’empathie.

Le BrandNewsBlog : La communication managériale, en particulier – qui reste parfois un sujet d’insatisfaction des dirigeants – n’empiète-t-elle pas sur la mission d’animation des managers ? Et quelles sont finalement les limites à la communication interne, dans l’animation des métiers et des différentes communautés professionnelles ? N’y-a-t-il pas un risque de dilution des messages et du récit collectif dont nous parlions à l’instant, quand la communication interne devient trop spécifique ? Et quel est son rôle dans l’accompagnement du management ou des collectifs de travail ?

Fabienne Ravassard : Vous abordez là un vaste sujet… et plusieurs questions en une. Pour parler spécifiquement de la communication managériale, Guillaume le dit souvent : c’est l’un des sujets les plus complexes à appréhender pour les communicant.e.s internes et pour leurs dirigeants. Parce que pour aboutir à une communication managériale vraiment efficace, il faudrait en réalité pouvoir aligner les planètes, « avoir à sa main » des sujets aussi différents que la formation des managers et le style managérial, qui relèvent plutôt de la DRH ; connaître sur le bout des doigts la culture et l’histoire de l’entreprise, et savoir ce qui est attendu des managers et de la communication managériale également. Voilà pourquoi, pour avoir une communication managériale efficace, de même que pour avoir une communication interne efficace, la première chose à faire devrait être à mon sens de définir collégialement, avec les dirigeants, ce qu’on en attend et quels en sont les objectifs… quitte à se revoir régulièrement pour revenir sur ces objectifs et ajuster au gré des besoins.

En terme de communication managériale, est-ce qu’on attend d’un manager qu’il soit juste capable de s’exprimer correctement auprès de ses équipes et de relayer de temps en temps les messages importants transmis par sa direction ? Ou bien lui demande-t-on d’être un ambassadeur, capable de porter la stratégie et les décisions de l’entreprise auprès de ses équipes ?

Dans l’idéal, et dans les organisations les plus matures selon nous, une communication managériale efficace implique d’autoriser le manager à faire des pas de côté, pour expliquer avec ses propres mots la stratégie de l’entreprise, transposer de manière autonome et pédagogique cette stratégie pour que son équipe la comprenne et se l’approprie. C’est à mon sens le degré le plus abouti d’une communication managériale réussie, mais cela implique un haut niveau de confiance des dirigeants dans leurs managers, et un accompagnement de la part des équipes communication pour que les managers se sentent à l’aise.

Beaucoup trop de dirigeants attendent encore des managers qu’ils « cascadent » à la virgule près des éléments de langage pré-mâchés, pas toujours adaptés à la réalité du terrain. Et nombreux sont aussi les managers à avoir besoin d’être accompagnés et rassurés à ce niveau, de peur de faire un faux-pas ou d’être piégés par une question pertinente posée par leurs collaborateurs.

Car l’idée c’est aussi cela : plutôt qu’une communication descendante, faire de la communication managériale un espace d’échange et d’interactions où les collaborateurs se sentent libres de poser leurs questions, quitte à ce que le manager revienne auprès d’eux plus tard, avec une réponse élaborée avec les communicants ou les dirigeants de l’entreprise.

Il en va de même pour l’animation des métiers auprès des différentes communautés professionnelles. La réussite dans ces domaines passe également par la confiance a priori et le fait d’accompagner les ambassadeurs internes à devenir des acteurs de la communication interne de l’entreprise, plus que de simples relais.

Guillaume Aper : Pour les communicant.e.s internes, les points que Fabienne vient de relever impliquent qu’ils se retrouvent dans une position et une posture de conseil auprès des managers et des autres ambassadeurs de la communication interne. Charge à eux de co-construire avec les managers et les ambassadeurs internes des plans de communication et des dispositifs qui soient adaptés à leur besoins et aux enjeux, tout en les formant et les sensibilisant aux grands enjeux de la communication et en les accompagnant au besoin, comme des coaches, dans leurs prises de parole. Cela peut passer par la préparation commune d’éléments de langage, le regard critique sur des discours préparés par les managers, l’acculturation des managers aux méthode de l’intelligence collective, pour créer les conditions d’un véritable échange au sein de leurs équipes ou bien tester des messages, par exemple.

Au-delà de ses propres contenus et des canaux de communication qu’il anime, il appartient au communicant interne de faire en sorte que d’autres que lui (managers, réseau de correspondants internes, ambassadeurs) portent et amplifient le récit collectif de l’entreprise, tout en maintenant une cohérence des messages et des discours. Cela passe en effet par de la co-construction du récit, la constitution de réseaux et de communautés à même de porter et incarner les messages auprès de leurs équipes.

Le BrandNewsBlog : Elaborer et faire circuler l’information au sein de l’entreprise ; faire vivre la culture d’entreprise ainsi que les dynamiques collectives, font partie des missions ‘régaliennes’ des communicants internes. En quoi l’essor de l’intelligence artificielle et la multiplication des canaux de communication offrent de nouvelles opportunités et perspectives aux professionnels dans ces domaines. Et a contrario, comment les communicants internes gèrent-ils le risque d’infobésité et la prolifération des canaux, contenus et dispositifs numériques à laquelle on a assisté ces dernières années ?

Guillaume Aper : Sur ces sujets de l’élaboration et la diffusion des contenus de communication interne, un des grands enseignements qui est ressorti de la nouvelle édition du référentiel (par rapport à celui de 2004), c’est certes que les technologies ont beaucoup évolué et que la communication s’est largement digitalisée, mais c’est surtout que les contenus de communication interne ne sont plus produits exclusivement par les communicants et qu’ils proviennent maintenant d’une multitude de canaux et d’émetteurs (réseaux sociaux d’entreprises, Intranets métiers, newsletters et outils de chat, etc.

A cet égard, et face à cette masse de plus en plus importante de « User Generated Content », qui peuvent aujourd’hui représenter bien plus de la moitié des contenus de communication internes diffusée, les communicants internes doivent être garants de la cohérence et se positionner en « aiguilleurs du ciel » de l’ensemble des contenus émis. A eux de faire remonter tel ou tel contenu, de dire quel avion reste en l’air, quel avion décolle et lequel atterrit. C’est une mission qui combine étroitement coordination, modération et curation, qui n’existait évidemment pas il y a encore quelques années de cela.

Aux communicants internes de superviser ce qui sort, se tenir au courant, assurer la cohérence parmi la multitude de canaux digitaux et de contenus produits dans l’entreprise.

Pour se faire, il me semble que les outils d’intelligence artificielle peuvent justement être d’une aide précieuse, en aidant les communicants à remonter et faire le tri parmi tous les contenus publiés dans l’entreprise.

Plus encore que la production de contenus hyper ciblés et personnalisés, il me semble que le premier apport de l’IA pourrait résider dans cette mission de tri, grâce à des outils tels que Perplexity ou des métamoteurs de recherche, qui auraient / auront pour vocation de simplifier la curation des contenus internes qui incombe aujourd’hui aux communicant.e.s internes.

Car avec la démultiplication des canaux et la facilité que l’IA permet dans la production de contenus et de supports de communication, il y a en effet un vrai risque d’embouteillage et d’infobésité interne, et qu’on n’arrive tout simplement plus à retrouver les bonnes informations quand on les recherche. Or on sait que le temps d’attention de nos lecteurs / des collaborateurs, est de plus en plus limité. Il nous revient dont de nous y adapter pour produire plus efficacement et parcimonieusement des contenus, mais aussi et surtout adresser les bons contenus internes aux bonnes personnes et d’adopter ce qui est déjà une demande dans nombre d’organisations : la sobrieté éditoriale.

Le BrandNewsBlog : Nous parlions à l’instant de reconnaissance et de quête de légitimité de la part des professionnels de la communication interne. Cette légitimité n’a jamais été aussi forte, le rappeliez-vous Jean-Marie, qu’en temps de crise, durant la pandémie de Covid-19… Quelles sont d’après vous les pistes pour étendre cette reconnaissance, désormais établie dans les domaines de la communication de crise et l’accompagnement du changement, à toutes les autres missions et compétences des communicants interne ? Et comment faire pour qu’ils soient considérés par leurs dirigeants comme des « partenaires de pensée et d’action » ainsi que vous l’appelez de vos vœux ?

Jean-Marie Charpentier : C’est certain, l’expérience de la pandémie de Covid-19 a été refondatrice pour de nombreux communicant.e.s internes. Ils nous l’ont dit. Il a fallu tenir le cap dans un moment critique et ils ont su se montrer particulièrement utiles grâce aux relations entretenues avec les dirigeants, les managers et les salariés, pour assurer une continuité de service. Leur pouvoir d’agir, émanant de leur bonne connaissance du terrain, s’est trouvé accru dans les cellules de crise, dans le contact avec les managers et leurs équipes.

Développer ce pouvoir d’agir, accroître les leviers d’action pour les communicant.e.s internes, cela passe par le fait de nouer des alliances. Le communicant interne ne travaille jamais seul. Il est ou doit être en partenariat tantôt avec les dirigeants, tantôt avec le DRH, tantôt avec les managers de proximité et les métiers.

Un exemple parmi d’autre de ce pouvoir d’agir : trop souvent encore, on vient voir le communicant interne pour lui demander des slides, une vidéo, un podcast… Or, le vrai pouvoir d’agir du communicant commence par questionner le besoin (pourquoi communiquer, à qui, pour quels besoins ?). Cette capacité à remonter à la source du besoin conduit parfois à remettre en question le média initialement choisi et à co-construire avec son interlocuteur-partenaire une offre de communication et des dispositifs pertinents. C’est la meilleure façon de pratiquer la communication interne à mon sens.

Fabienne Ravassard : Pour asseoir leur légitimité, être reconnus comme des « partenaires de pensée et d’action », les communicant.e.s internes peuvent aussi cultiver leur lien avec le/la dircom, ainsi que le soulignait tout à l’heure Guillaume.

Constituer un binôme efficace, en alimentant le dircom de remontées terrain, de signaux faibles, en l’éclairant sur un certain de nombres de sujets comme la façon dont sont perçues les décisions des dirigeants ou la stratégie d’entreprise, me paraissent des axes de travail et de reconnaissance intéressants. Cela suppose encore une fois de s’entendre, avec le dircom dans un premier temps, puis avec les dirigeants, sur ce qu’on attend exactement de la communication interne, et quels en sont les objectifs. A partir de là, on peut déterminer les plans et moyens à mettre en œuvre pour être à la hauteur des ambitions affirmées.

Développer le travail d’écoute et rester en permanence en prise avec les différentes communautés et les différents publics de l’entreprise demeurent des impératifs, et aussi peut-être pour les communicant.e.s internes, s’agit-il de forcer un peu leur nature pour communiquer davantage sur ce qu’ils font et faire mieux connaître l’étendue de leur « offre de service ».

Cela suppose aussi de renforcer leur assertivité et de développer leur connaissance des  sujets stratégiques, en mettant de côté leur discrétion pour s’imposer progressivement dans les différents comités projets et autres instances de coordination, au sein desquelles ils ne sont pas systématiquement conviés habituellement. Passer pour ainsi dire en permanence et avec facilité du sol bétonné des ateliers d’usine aux couloirs feutrés des étages de direction, en sachant à chaque fois quel langage on y parle, pour mieux les relier.

Le BrandNewsBlog : Chefs d’orchestre du récit de l’entreprise, interfaces au service des collectifs de travail, passeurs, médiateur et tisseurs de cohésion entre les différents métiers, les hiérarchies et les communautés professionnelles… Vous dites, Jean-Marie, que les communicants internes sont passés d’une pure « communication de transmission » à une véritable gestion des relations au sein de l’entreprise. Quels sont les grands défis qui en découlent ? Et globalement Fabienne, Guillaume et Jean-Marie, quels sont les prochains défis à relever par les communicants internes pour asseoir encore davantage leur rôle stratégique ?

Jean-Marie Charpentier : Selon moi, il y a quelques grands défis à relever pour les communicants internes : d’abord, continuer de faire face aux multiples crises qui touchent les entreprises (nous sommes à bien des égards dans une situation de « permacrise ») et préparer en interne les nécessaires transitions pour y faire face.

Ensuite, et on en a déjà parlé les uns et les autres, tout faire pour conserver le lien avec le terrain. Fabienne vient d’évoquer le fait du passer avec facilité du béton des usines aux couloirs feutrés des directions… Dans les faits, il y a mille sollicitations pour s’éloigner progressivement du terrain. Le solutionnisme technologique, avec l’IA notamment, peut être un piège comme le fut le cas à une autre époque avec le « tout numérique », et peut inciter les communicants à rester dans leur tour d’ivoire. Tout ne relève pas de la technologie. On a besoin d’un usage raisonné de l’IA, pour ne pas finir par travailler « en chambre ».

Autre défi en lien avec le terrain : être en prise, encore plus qu’hier, avec les questions du travail (les conditions de travail, les espaces de travail, la place du télétravail, etc.). Des évolutions comme la généralisation du télétravail ces dernières années bouleversent durablement les pratiques et la communication dans l’entreprise.

J’ajouterais enfin : irriguer la communication interne et externe par des récits de vie, des récits de métier, pour que celle-ci soit toujours crédible et incarnée. La forme du récit, c’est ce qui permet tout à la fois de capter le réel et d’aller vers l’imaginaire. Il y a toute une communication dans le travail et sur le travail à mettre ou à remettre au jour. Les communicants internes doivent s’en saisir. N’oublions pas, comme le disait Jeanne Bordeau, que « le savoir dire vient de l’intérieur ».

Guillaume Aper : Jean-Marie et Fabienne viennent d’évoquer le fait de passer avec aisance du terrain aux étages de direction. A cet égard, le défi pour les communicants internes est aussi, parfois, d’être perçus comme davantage « business oriented », de s’intéresser réellement à la marche des affaires et aux évolutions des métiers de leur entreprise, pour demeurer crédibles et ne pas se retrouver au ban des comités projets et autres instances de décision.

Dans le contexte de permacrise et de transformation permanente que vient d’évoquer Jean-Marie, il faut aussi que les communicant.e.s internes travaillent en dynamique sur la culture d’entreprise, pour adapter en permanence le récit collectif de l’entreprise et que celui-ci continue de coller aux réalités de terrain. Il en va de l’engagement des collaborateurs, car la culture, et un récit collectif clair et crédibles, créent les conditions de l’engagement.

Les deux derniers défis que je perçois, on en a parlé également un peu plus tôt, ce serait que la communication interne grandisse et pourquoi pas grossisse, en investissant de nouveaux champs ou de nouvelles missions. Cela suppose d’abord un rééquilibrage des moyens et des ressources avec la communication externe, en tout cas un moins grand déséquilibre. Et la communication interne, dont les champs sont déjà vastes, pourrait ainsi investir de nouveau champs que sont par exemple, l’adaptation des collaborateurs aux grandes évolutions sociologiques et macro-économiques.

Pour aborder des sujets et débats de société, vulgariser de grandes questions économiques, géopolitiques, sociétales ou scientifiques, presque dans un esprit de d’outillage culturel et citoyen des collaborateurs, pour les préparer aux grands changements du monde et de leur environnement, la communication interne a à mon avis un rôle à jouer dans cette zone encore peu investie entre communication et formation.

Le BrandNewsBlog : Un dernier mot sur l’ouvrage « A mots ouverts », publié par l’Afci en même temps que le référentiel de compétences. Il est sous-titré : « Tout ce que je veux vous dire sur mon métier, la communication interne » et présente 20 témoignages de professionnels sous la forme de 20 récits justement. Pourquoi avoir publié cet ouvrage à part ?

Jean-Marie Charpentier : Nous venons de parler il y a un instant de l’importance de l’incarnation des récits d’entreprise et des récits émanant des métiers. L’Afci a souhaité que des communicants internes racontent leur travail au quotidien. De ces témoignages recueillis par une petite équipe au sein de l’association, il a été tiré des « récits de métiers », qui restituent sans filtre la voix des communicants. L’objectif : parler du métier, révéler ce que signifie travailler pour celles et ceux qui font métier de communiquer au sein des organisations, en entrant de plain-pied dans leur quotidien. Et surtout, passer par la parole de ces professionnels. Leur offrir l’opportunité de parler de leur travail, dire « je », raconter le concret de leur activité, ses rites, ses rituels, exprimer leur façon de tenir leur rôle et de (bien) faire ce métier, souligner tout ce qui va, en ne cachant pas ce qui bloque ou résiste. Et puis, se situer en tant que communicant dans une équipe, dans son rapport aux dirigeants, aux managers, aux salariés. L’Afci a voulu publier cette parole, très riche, sous la forme d’un livre, qui vient compléter et en quelque sorte faire écho au référentiel métier. Cette mise en mots du métier par ceux et celles qui l’exercent est une première pour l’association et je dois dire que nous en sommes assez fiers.

 

 

Légendes et commentaires :

* Afci : Association française de communication interne

** Découvrez ici en libre accès le référentiel de compétences des communicant.e.s internes publié en janvier 2025 par l’Afci 

*** Communicant interne : un métier à part entière, un métier à part, par Guillaume Aper et Fabienne Ravassard, Stratégies, 19 septembre 2025

**** La communication interne, un métier en tension entre professionnalisation et légitimation, par Jean-Charpentier et Vincent Brulois, Harvard Business review France, 24 sepetmbre 2025

(1) Fabienne Ravassard : Adhérente de l’Afci. Conseil en communication et dynamiques d’entreprise au sein du cabinet Baïrlaa.

(2) Jean-Marie Charpentier : Administrateur de l’Afci. Consultant en communication et auteur de référence dans le domaine de la communication interne.

(3) Guillaume Aper : Administrateur de l’Afci. Expert en communication et ex Directeur communication adjoint de JCDecaux.

Marketeurs et communicants : pour une année 2022 sous de meilleurs cieux !

coronavirus-les-scientifiques-appellent-les-couples-a-porter-des-masques-lorsquils-font-lamour-1-1200x628S’il est permis d’adresser ses voeux jusqu’au 31 janvier au soir, c’est dans la toute dernière ligne droite et un peu « avant le dernier coup de gong » que je me permets de vous adresser les miens, en vous souhaitant à toutes et tous une année 2022 aussi communicante qu’inspirante!

Après 7 années ininterrompues d’articles de fond, de billets d’humeur et d’interviews et une longue pause éditoriale de près de 7 mois, me voici « de retour aux manettes » du BrandNewsBlog, bien décidé à reprendre cette chronique du marketing et de la communication que j’ai commencé à pas de loup un soir d’août 2013…

Depuis le printemps dernier, la transformation de nos métiers, dont j’ai été à la fois acteur et témoin, n’a cessé de s’accélérer. Nul doute que celle-ci alimentera de prochains articles du BrandNewsBlog et les analyses des professionnels que je partagerai avec gourmandise ici avec vous, que ce soit pendant et après Omicron… mais aussi avant, pendant et après les prochaines élections.

En espérant que les mois qui viennent soient pour chacun et chacune d’entre vous porteurs de nouveaux projets et de belles promesses, autant personnelles que professionnelles… je vous donne rendez-vous pour de nouvelles inspirations marketing-com’ dès les prochaines semaines !

Hervé Monier

Crédits photo : HealthShots, The BrandNewsBlog 2022.