La rentrée dans le viseur de… Julien Villeret, directeur de la communication Groupe d’EDF

Pour bien démarrer cette deuxième (et dernière) semaine d’interviews de rentrée, dans le cadre de mon cycle éditorial #5ansduBrandNewsBlog, je vous propose de commencer par un communicant aussi talentueux que sympathique : Julien Villeret¹.

Représentant d’une nouvelle génération de dircom « tout terrain », aussi à l’aise dans les registres de la communication institutionnelle et de crise que dans celui de la communication commerciale et promotionnelle, féru de marketing digital et d’innovation tout autant que des aspects les plus traditionnels de nos métiers, Julien a accepté de répondre à mes questions avec simplicité et franchise.

Un mois et demi après la victoire de l’Equipe de France de football, dont EDF est un des partenaires majeurs, Julien nous parle aujourd’hui des grand enjeux et projets de rentrée de son Groupe et de sa direction. Une reprise ambitieuse, placée plus que jamais sous le sceau de l’innovation, dont le premier électricien mondial est assurément un des fers de lances.

Partisan d’une communication responsable, Julien fait également partie, au nom de son Groupe, des signataires fondateurs du Programme FAIRe de l’Union des Annonceurs, une charte qui s’attache à promouvoir des pratiques plus vertueuses en terme de marketing et de communication, et qui a été traduite en interne sous la forme d’une soixantaine d’engagements précis à respecter par tous les communicants d’EDF.

Je vous laisse le soin de découvrir tout cela dans cette sixième interview spéciale « 5 ans du BrandNewsBlog », en remerciant encore Julien Villeret pour sa disponibilité et sa bienveillance.

Le BrandNewsBlog : Bonjour Julien. Je crois savoir que vous êtes rentré de congés depuis une dizaine de jours maintenant. Durant ces vacances, avez-vous pu vous offrir un vrai « digital break » ou bien êtes-vous resté connecté, comme semblent le faire de plus en plus de Français ?

Julien Villeret : Bonjour Hervé, ravi de te retrouver ! Oui, les vacances permettent un vrai break long et salvateur.

Mais pour moi, bizarrement peut-être, cela ne signifie pas forcément de se couper du monde numérique et des réseaux sociaux. Et puis, tu sais bien que dans nos métiers, il est difficile de couper totalement, de se couper « du monde » tout court. Surtout qu’il m’intéresse toujours autant ce monde, même en maillot de bain. Donc cet été encore, je suis resté connecté mais en m’astreignant à une consommation professionnelle raisonnable (une grosse demi-heure le matin, une petite heure le soir… un verre à la main !), il y a toujours des urgences à traiter et un œil à garder sur quelques dossiers.

J’ai surtout essayé d’être davantage consommateur que producteur : une coupure estivale sans tweeter, poster ou liker, c’est confortable. Mais non, pas de digital break total, tu l’auras compris, je n’en ressent pas le besoin ni l’envie.

Le BrandNewsBlog : Dans l’actualité de cet été justement, quels sont les actualités et/ou les évènements qui vous ont le plus marqué ? J’imagine que la victoire de l’Equipe de France de football en Coupe du monde reste un des souvenirs les plus forts, d’autant que vous avez eu la chance d’assister à la finale à Moscou si mes informations sont exactes ? :)

Julien Villeret : Oui, EDF est un partenaire majeur de la Fédération française de football et la FFF a invité ses partenaires à Moscou. Au passage, par rapport à ta question précédente, tu as visiblement appris via les réseaux sociaux que j’y étais, ce qui prouve que tu n’as pas complètement coupé toi non plus cet été… ;) Evidemment, cette deuxième étoile est un moment fort de communion nationale, pour tous, petits et grands. C’est le moment phare de l’été, et probablement au-delà.

Le BrandNewsBlog : En tant que partenaire majeur de la Fédération Française de Football depuis 2014 (et à ce titre des équipes de France masculines et féminines mais également de tout le football amateur), j’imagine qu’un tel titre mondial représente à la fois une fierté pour votre Groupe et une juste récompense de votre stratégie. Avez-vous une idée du retour sur investissement pour EDF de ce partenariat en terme d’image ? Votre marque a été très présente avant, pendant et après l’évènement, jusque dans le documentaire diffusé par TF1 dès le surlendemain de la victoire…

Julien Villeret : Oui, ce dernier documentaire diffusé en prime-time sur TF1 en pleine euphorie post finale est une bonne illustration de notre accompagnement de cette équipe championne du monde. Notre marque était particulièrement visible, jusqu’aux chasubles d’entrainement.

Et il en a été ainsi d’innombrables images tout au long de la coupe du monde qui ne l’oublions pas seront reprises dans vingt ans encore. Cela traduit une nouvelle fois qu’un engagement dans le sponsoring ne doit s’envisager que sur un temps long. La fidélité paie, dans les bons jours comme dans les mauvaises passes. Nous objectivons ça évidemment à intervalle régulier à travers piges quantitatives et enquêtes d’opinion.

L’attribution à la marque EDF, être associé au succès, les valeurs de performance et de réussite, être présent sur tout le territoire qui plus est dans des moments joyeux, tout cela nous ravit en tant que citoyens, communicants et acteur économique de notre pays.

Le BrandNewsBlog : EDF n’a pas attendu la victoire de l’EdF, ni même la Coupe du monde pour renouveler ce partenariat, puisque votre Président Jean-Bernard Lévy et Noët le Graët en ont signé le prolongement pour 5 ans au mois d’avril dernier. On évoque à ce sujet un engagement à hauteur de 5 millions d’euros sur 5 ans pour EDF. Est-ce bien cela ? Et pourquoi un investissement aussi important de votre Groupe dans le football, au-delà du succès de son équipe nationale ?

Julien Villeret : En effet, nous sommes un acteur très actif dans le sponsoring et le sport. Par exemple, depuis vingt-cinq ans auprès du handisport et quinze ans aux côtés de la natation ; massivement dans le football à tous les étages : professionnel, amateur ; jeunes et senior ; masculin et féminin.

Je ne peux pas partager de montants précis, mais nous sommes en-deçà de ce que tu avances. Retenons que le football, sport numéro un, est un vecteur formidable en cette période de renforcement de la concurrence sur le marché de l’énergie. Notre exposition dans les médias audiovisuels et digitaux est d’une grande valeur. Cela participe à nos succès commerciaux car, il n’y a aucun doute, les victoires rejaillissent positivement sur nos équipes, nos parties prenantes, nos clients.

Le BrandNewsBlog : Sans langue de bois, votre Groupe aurait-il néanmoins pris le risque de s’engager dans un tel partenariat (et de le renouveler) sans tout le travail effectué par Didier Deschamps et son staff pour redorer l’image de l’EdF masculine et pour la réconcilier avec les Français ? Cette image avait été sérieusement écornée au moment de la triste affaire du « bus de Knysna »…

Julien Villeret : Pourquoi user de la langue de bois ? L’image de l’équipe de France était désastreuse en 2010, mais le football restait tout de même le sport numéro un en audience et en attractivité.

Je rends hommage à ceux chez EDF qui ont fait le pari de soutenir le football à ce moment difficile, et dans son ensemble d’ailleurs, pas uniquement l’équipe de France A masculine. Reconnaissons aussi le formidable travail de nos interlocuteurs à la FFF ainsi que les choix judicieux du Président Le Graët, le talent de Didier Deschamps et le management efficace de Florence Hardouin, la Directrice Générale.

Un cycle très positif et vertueux est en cours, il doit se prolonger, nous attendons par exemple beaucoup de nos joueuses françaises pour la prochaine coupe du monde, qui cerise sur le gâteau se déroulera en France.

Le BrandNewsBlog : La communication d’un Groupe comme EDF, 1er électricien mondial (152 000 salariés, près de 70 milliards d’euros de chiffre d’affaires), ne se résume évidemment pas aux partenariats sportifs ni au football. Vous êtes également très impliqués, entre autres, dans la promotion de la créativité et de l’open innovation en France, en tant que partenaire d’évènements tels que Viva Tech, Futur en Seine, Les Napoléons ou l’échappée volée. Et vous avez créé récemment un évènement propriétaire dédié en interne, les Electric days. Pourquoi vous démultiplier ainsi sur le front de l’innovation ? Quels enjeux internes et externes pour votre entreprise ? Et quels sont les objectifs spécifiques des « Electric Days » ?

Julien Villeret : Cela fait beaucoup de questions ! :) Je rappellerai d’abord que l’innovation est dans notre ADN. Lorsque nous avons célébré nos soixante-dix ans, nous avons présenté une exposition retraçant ces décennies en insistant sur la constante quête de progrès, d’innovations. Tout était sous nos yeux : recherche, excellence industrielle, innovation permanente… Il n’y avait qu’à se servir pour communiquer.

Franchement, au sein du Groupe EDF, nous avons la matière. Tous les partenariats que tu cites, nous les réinterrogeons en permanence, nous échangeons avec leurs responsables, il y a de l’émulation réciproque. Mais nous voulons être plus ambitieux et avons déjà relevé le défi début 2017 de produire notre propre événement en la matière : les Electric Days. Nous le reconduisons le mois prochain, toujours à la Villette à Paris. Pour nous, c’est important d’être présents à la fois aux côtés des acteurs de l’innovation dans des tiers-lieux et événements, et en même temps de pouvoir inviter toutes nos parties prenantes dans un événement « propriétaire » qui est dédié aux thématiques énergétiques qui rencontrent un intérêt croissant chez les leaders d’opinion.

D’ailleurs, j’invite chaleureusement tous les lecteurs du BrandNewsBlog à venir à la Villette en octobre, même pour une heure (ils y resteront trois !). Les invitations sont à retirer en envoyant une simple demande par e-mail à l’adresse suivante : support@electricdays.fr

Le BrandNewsBlog : La rentrée scolaire avait lieu ce mardi, celle des grands médias la semaine passée… Et vous Julien : quels sont vos enjeux et les objectifs de communication d’EDF pour cette rentrée et pour les mois à venir ? Sur quels nouveaux chantiers ou projets travaillez-vous ?

Julien Villeret : Tu l’imagines bien, nous sommes très investis dans la préparation des Electric Days. Accueillir des milliers de visiteurs trois jours durant, les convaincre en leur présentant plus de cent innovations majeures ce n’est pas rien.

Parallèlement, nos prix EDF PULSE nous accaparent aussi.

Plus généralement, j’ai demandé à toutes mes équipes d’accélérer leurs actions dans un esprit irréprochable de communication responsable. Nous faisons partie des signataires fondateurs du Programme FAIRe de l’Union des Annonceurs, c’était en janvier dernier, et il est majeur que dans nos actes et dans nos productions, nos communicants soient irréprochables. Nous avons traduit la Charte signée avec l’UDA en un Code interne avec soixante engagements qui englobent toutes nos activités de communication.

Et puis, après s’être beaucoup beaucoup beaucoup transformé en interne, il est temps pour le Groupe EDF de donner à voir tout ce que nous avons entrepris pour devenir plus agile, plus digital, plus performant. Nous avons déjà beaucoup concrétisé, et nous présenterons prochainement de nouvelles preuves de notre transformation.

Enfin, je ne résiste pas à t’annoncer que nous travaillons d’arrache-pied à écrire un nouveau chapitre publicitaire pour 2019 avec nos partenaires M&C Saatchi GAD et BETC. Là encore, beaucoup de travail pour trouver un nouveau territoire aussi puissant et efficace que l’a été la saga Judor.
Tu vois, cela représente de gros chantiers et quelques nouvelles priorités pour les prochains mois et permets-moi un clin d’œil à mes équipes dont je ne cite ici pas le dixième de leurs projets et réalisations…

Le BrandNewsBlog : Comme toutes les grandes entreprises, EDF est engagée depuis un moment dans un grand mouvement de transformation de ses méthodes de travail et de transformation numérique. Quel est le rôle de la communication interne dans la réussite de ces transformations et dans l’acculturation des 150 000 salariés du Groupe aux technologies numériques ? Et comment associez-vous les salariés aux grands partenariats dont nous avons parlé ci-dessus : partenariat FFF/Coupe du Monde, Viva Tech… ?

Julien Villeret : La participation des salariés à la transformation de l’entreprise est indispensable. Nous y répondons en impliquant les salariés du groupe dans la définition des enjeux stratégiques d’EDF au moyen d’une grande consultation participative de plusieurs mois (« Parlons Énergies »). Avec des résultats particulièrement probants. Nous avons connu un engouement spontané et une mobilisation immédiate de la part de l’ensemble des collaborateurs.

« Parlons Energies » a par exemple débouché sur un COMEX retransmis en direct pour tous les salariés. Je crois que c’est inédit. Avec un tel COMEX en direct, on permet aussi bien une meilleure information et compréhension du plus grand nombre qu’une acculturation de tous à toutes ces nouvelles pratiques permises par le numérique.

Associer les salariés, aussi bien les nouveaux embauchés, les talents, les managers, que nos forces de vente ou de production est une pratique quotidienne. Cela passe aussi par une implication dans des évènements internes ou externes, citons dans le désordre « Parlons Energies » ou Electric Days, mais aussi comme tu le soulignes VivaTech, L’Echappée volée, les Napoléons, des rencontres et évènements sportifs.

Le but n’est pas une simple consommation de tout ceci, mais de les rendre acteurs, de donner du sens autant que possible, via des rencontres, de la montée en compétence, des interventions inspirantes et ainsi de suite.

Le BrandNewsBlog : Pour des entreprises aux activités aussi sensibles qu’EDF, la communication de crise est un exercice qu’il faut savoir parfaitement maîtriser. Une expertise et une expérience avancées sont exigées de la part des dircom qui y exercent, ainsi que du sang froid. A ce sujet, quelles leçons retenez-vous des principales crises de cet été (affaire Benalla, effondrement du pont Morandi à Gênes…) et sur les communications de crise mises en oeuvre à ces occasions ?

Julien Villeret : A EDF et dans bien des entreprises ou organisations, la crise n’est pas qu’un exercice mais peut survenir à chaque instant. Pensons simplement à un aléa climatique très violent ou à une agression informatique externe. Des crises, nous en gérons fréquemment à différentes échelles.

Honnêtement, chaque crise est spécifique et je ne me permettrais certainement pas de commenter ou de donner des leçons à d’autres… Mais un enseignement évident, pas bien original mais qui se rappelle régulièrement à notre bon souvenir : il ne faut jamais relâcher son attention. Car au cœur du mois de juillet, une « affaire d’été » peut vite de transformer en « affaire d’état » selon la formule très juste d’un éditorialiste des Echos. Tout comme la tragique catastrophe de Gènes en août nous rappelle cruellement que d’un point de vue de communicant, il faut toujours se préparer à toute éventualité et repenser ses pratiques à l’aune des changements de contexte dans lequel on opére : sans doute que l’évolution récente de l’environnement politique Italien n’a pas facilité les premiers jours de gestion de crise de la société d’autoroute concernée.

Le BrandNewsBlog : Avant de compléter vos 5 bonnes résolutions / recommandations de rentrée ci-dessous, un petit mot sur le BrandNewsBlog, qui fête pour cette rentrée ces 5 ans ?

Julien Villeret : Tu n’as pas attendu cinq années pour imposer le BrandNewsBlog comme un média digital global pour toute une profession, tout cela dans un paysage tellement morcelé et concurrentiel. Dès lors, reçois un grand coup de chapeau. Et cinq belles bougies aussi, bien entendu !

 

 

Notes et légendes :

(1) Diplômé du CELSA (il est titulaire d’un DESS « Marketing & Communication Strategies »), Julien Villeret commence sa carrière en 1986 comme journaliste au sein du Groupe Pressimage / Medialoisirs, avant de rejoindre en 1989 l’agence Information & Entreprise, en tant que Consultant puis Associé. Il est nommé Directeur de l’information et des relations presse de SFR en 2007 avant d’en devenir le Directeur de la communication entre 2009 et 2014. Il est ensuite nommé Directeur de la communication Groupe d’EDF en décembre 2014, fonction qu’il exerce depuis lors aux côtés de Jean-Bernard Lévy, P-DG d’Electricité de France.

 

Crédits photos et illustrations : EDF, The BrandNewsBlog 2018, X, DR.

Quels enjeux pour les dircom et leurs équipes en 2018 ?

Chaque début d’année, depuis trois ans, je vous propose l’interview croisée de deux dircom, que j’interroge notamment sur l’évolution de leurs missions, sur leur pratique de la communication au sein de leur entreprise et sur les perspectives de nos métiers.

Après avoir mis à l’honneur en 2016* Anne-Gabrielle Dauba, directrice de la communication de Google France et Pierre Auberger, directeur de la communication du Groupe Bouygues ; puis en 2017** Béatrice Mandine, directrice exécutive d’Orange, en charge de la communication et de la marque et Benoît Cornu, directeur de la communication de PMU, c’est au tour de deux nouveaux dircom de nous livrer cette année leur vision.

Et c’est à nouveau à deux professionnels particulièrement appréciés et reconnus que j’ai souhaité donner la parole  : Julien Villeret¹, directeur de la communication Groupe d’EDF, et Anne-Sophie Sibout², directrice de la communication du Groupe Edenred, que je tiens à remercier chaleureusement pour la richesse de nos échanges, pour leur disponibilité et leur réactivité sans faille.

Souvent cités parmi les talents de cette nouvelle génération de dircom qui arrive depuis plusieurs années à la tête des plus grands groupes, ces deux experts nous livrent leur vision avancée des nouveaux enjeux de la communication, la transformation de nos métiers par la révolution numérique étant d’emblée pour eux considérée comme un fait acquis et le « digital » comme une nouvelle compétence à maîtriser par tout communicant plutôt qu’une fonction à part ou une « enclave » au sein des services communication.

Premiers témoins (et parmi les premiers acteurs) de la transformation de leur entreprise, les dircom sont en effet passés ces dernières années d’un statut d’émetteurs, garants de tous les messages de l’organisation à celui de « facilitateurs connecteurs » et de chefs d’orchestre, à l’écoute et au service de tous les interlocuteurs susceptibles de prendre la parole au nom de l’entreprise.

Tout à la fois « vigies ès réputation », managers et pilotes des équipes et des projets de communication, accompagnateurs-enablers et « transformistes », capables de passer en permanence d’un costume et d’une casquette à l’autre, elles.ils n’ont cessé de gagner en crédibilité et en épaisseur stratégique au sein de leur organisation, tout en s’adaptant aux changements permanents qui n’en finissent plus désormais de faire évoluer leur fonction.

Pour leur regard sur ces différentes mutations, et cette vision de la communication qu’ils ont accepté de partager avec les lecteurs du BrandNewsBlog ce matin, merci encore à ces deux dircom exemplaires.

Le BrandNewsBlog : Anne-Sophie, Julien, pourriez-vous tout d’abord me dire quels sont les bouleversements qui ont le plus impacté votre métier ces dernières années ? Et quels sont ceux que vous anticipez dans les mois et années à venir ? En quoi ces bouleversements modifient-ils les comportements des différentes parties prenantes de vos entreprises (consommateurs, citoyens, collaborateurs…) ?

Anne-Sophie Sibout : Je ne suis pas sûre qu’il faille parler en années, tant j’ai le sentiment que notre métier se réinvente chaque jour, que ce soit en termes d’organisation, de positionnement ou d’outils. La digitalisation, dont nous entendons tellement parler, ne veut d’ailleurs rien dire en soi, car elle est éminemment protéiforme. Je crois que c’est avant tout notre posture qui a évolué : le « contrôle de l’information » ne veut plus rien dire, si tant est qu’il ait réellement existé un jour ! Quant à la notion même de médias, elle a été complètement bouleversée avec l’avènement des réseaux sociaux : aujourd’hui, n’importe qui peut en effet créer un contenu et le diffuser… ce qui rend notre métier encore plus passionnant.

Julien Villeret :  Oui, pour ce qui est des changements qui impactent nos métiers, je rejoins évidemment ce que vient de dire Anne-Sophie et je ne prétendrai pas être exhaustif… Que les bouleversements concernent les canaux, les contenus, l’exercice et l’instabilité des métiers de la communication : nous en faisons toutes et tous l’expérience. Sans oublier la contraction de l’espace-temps… Quand un communicant me demande « comment ça va ? », j’aime bien lui répondre : « ça va vite » ! Mais la plus grande évolution à mon sens touche la hiérarchie de l’information : de plus en plus souvent, on a tendance à considérer que les opinions et les informations se valent, voire se confondent. Tout et n’importe quoi, n’importe quelle allégation peut se transformer en « fait » par la seule grâce d’un canal de communication. On pense évidemment au phénomène des fausses infos à visée politique, mais cela va bien au-delà… Les gardiens historiques de l’information, en tout cas de sa véracité – y compris des journalistes – se laissent aller bien plus souvent qu’auparavant à une certaine légèreté au nom de l’audience et permettent du coup aux opinions les plus farfelues de se répandre.

On peut s’en réjouir pour certaines marques et entreprises qui trouvent là une occasion de faire entendre leur voix, mais on ne peut que regretter le risque social que cette évolution représente, avec des fake news qui se multiplient et des publics sans doute davantage désinformés qu’auparavant. Mais il faut malheureusement s’y faire : toutes ces opinions et informations mises au même plan, quelles que soient leurs sources, c’est un mouvement tectonique pour nos métiers… et une inquiétude profonde à titre personnel.

Le BrandNewsBlog : Défiance des citoyens vis-à-vis de la parole publique et du discours des entreprises, accélération du temps et entrée dans l’ère de l’immédiateté, infobésité et difficulté à capter et retenir l’attention des publics… La communication est heurtée de plein fouet par cette fameuse « révolution numérique » que vous évoquez. Comment cela se traduit-il au quotidien et quelle incidence cette révolution a-t-elle dans vos missions et sur la manière d’envisager et pratiquer la communication d’entreprise, chez EDF et chez Edenred ?

Julien Villeret : Voyons d’abord le verre à moitié plein : avec cette désintermédiation généralisée qu’a apporté la révolution numérique, nous, entreprises, avons aussi un accès plus direct à une partie de nos publics. Il a fallu apprendre à parler plus souvent directement aux publics finaux et moins à des relais de ces publics. C’est aussi une chance.

Pour ce qui est du verre à moitié vide : nous galopons sans cesse après l’attention de nos audiences. Nous n’avons plus aujourd’hui que quelques instants pour la capter, pour leur donner envie de rester avec nous et pour marquer leur esprit. C’est difficile et cela pose clairement la question des moyens : jusqu’où peut-on aller dans cette course à l’attention sans basculer dans une « course à la tension » ? Bref : comment rester dans cette quête de l’attention en respectant nos publics, en ne se reniant pas et en n’abîmant pas notre image de marque ? Ce serait tellement simple de répondre à un détracteur ou à un concurrent par une invective sur Twitter ou en saturant l’espace publicitaire… Effet de buzz garanti ! Mais ce n’est ni utile, ni souhaitable, car destructeur de valeur à moyen et long termes.

Anne-Sophie Sibout : Comme je le disais à l’instant, il faut aussi souligner que les impacts de cette révolution numérique sont protéiformes… et cela peut faire peur. J’ai encore en tête les propos d’un dirigeant qui me disait : « D’accord pour aller sur les réseaux sociaux, mais à condition qu’il ne puisse pas y avoir de réactions à nos publications » ! Un dircom doit souvent rassurer… mais tout en prenant des risques pour faire émerger son message. Concrètement, chez Edenred, l’une de mes premières décisions a d’ailleurs été de ne plus intituler l’un des pôles de ma direction « communication digitale », car à mon sens, le numérique ne doit surtout pas être considéré comme une enclave.

Le BrandNewsBlog : Face à cet impératif de transformation qui s’impose aujourd’hui à la plupart des entreprises, il n’y a pas que les pratiques de communication qui soient impactées. C’est toute la gestion de la marque et l’organisation même des services communication qui est aussi à repenser. Pour répondre à ce nouveau paradigme et aux nouveaux besoins, à quels changements avez-vous procédé au sein de vos équipes ? Quelle organisation avez-vous adopté ? 

Anne-Sophie Sibout : Il n’y a évidemment pas d’organisation parfaite, les mutations de nos métiers rendant l’exercice particulièrement exigeant et évolutif. Au-delà de la position de chacun au sein d’un organigramme, c’est en effet la posture de chaque membre de l’équipe qui me semble importante. Chez Edenred, la Direction de la communication est resserrée et j’insiste d’autant plus sur la polyvalence de chacun – y compris la mienne ! Je ne nie pas qu’il existe de vraies expertises, dont il faut nécessairement tenir compte, mais je crois que le succès individuel et collectif réside avant tout dans la capacité de chacun à avoir une vision globale des messages que nous souhaitons porter. Par exemple, une personne qui gère des problématiques d’identité, et notamment des éléments iconographiques, doit être capable de bien comprendre l’intention rédactionnelle et conceptuelle derrière ces éléments pour apporter le meilleur conseil. L’application stricte d’une charte graphique n’est pas suffisante.

Julien Villeret : Ma conviction, c’est que l’organisation la plus fluide et la plus transverse, si elle est composée de personnes réfractaires à la collaboration, ne pourra en tout cas pas rivaliser avec une organisation un peu silotée ou bancale mais composée de talents heureux de travailler ensemble. C’est pourquoi il me semble toujours risqué de dissocier la question des organisations de celle des individus qui les composent.

Un fois ce préalable posé, je crois que l’organisation doit avant tout répondre à nos enjeux, à notre environnement, à nos publics. Dans le cas d’EDF par exemple, nos stakeholders n’ont pas d’horaires ! Nous sommes questionnés, apostrophés, « consommés » à toute heure du jour et de la nuit. Les process et organisations doivent donc nous permettre d’être sur la brèche en permanence, vers l’interne comme vers l’externe. Cela passe par des équipes pluridisciplinaires organisées autour d’astreintes 24h/24, 7j/7, 365 jours par an. La communication d’EDF est à l’image du Groupe d’EDF : par définition présente en continu, en permanence.

Le BrandNewsBlog : Dans un article récent à ce sujet (« Comment structurer les directions de la communication à l’ère numérique »), Christophe Lachnitt³ suggérait de regrouper ou coordonner l’activité des équipes gérant la « création et la projection des contenus froids dans les médias payants et détenus » (= compétences publicitaires, évènementielles + équipes produisant tous les contenus hors réseaux sociaux) et par ailleurs les équipes « manageant la création et la projection des contenus chauds dans les médias conquis » (direction des relations presse ou média + équipes gérant les réseaux sociaux voire les équipes de communication interne). Cette piste de réflexion organisationnelle vous paraît-elle pertinente ? Et pour ce qui concerne spécifiquement la communication interne, un tel rapprochement aurait-il du sens à votre avis ou bien considérez-vous qu’il faut lui conserver une autonomie et une organisation qui lui soient propres ?

Anne-Sophie Sibout : Pour ce qui est d’Edenred, nous avons adopté cette année une organisation assez proche de celle qu’évoque Christophe Lachnitt, en ne consacrant plus de département dédie à la communication interne. L’idée n’étant pas de réduire l’importance de cette fonction, bien au contraire. Un pôle va désormais gérer toute la production et la diffusion de contenus, online ou offline, que ce soit auprès de nos collaborateurs ou de nos publics dits « externes » – sachant que cette dichotomie a de moins en moins de sens, dans la mesure où chaque salarié est un ambassadeur potentiel d’Edenred à l’extérieur. Cela n’exclut pas d’adopter un angle spécifique pour l’interne ou de développer des opérations spéciales évidemment, mais cela permet d’être plus cohérent et percutant dans nos prises de paroles. Les relations presse sont gérées par une autre équipe, avec les médias sociaux, car l’approche et le rythme de ces contenus « chauds » restent spécifiques, mais cela se fait en totale coordination avec le reste de l’équipe bien sûr.

Julien Villeret : L’analyse de Christophe Lachnitt fait écho à ce que je soulignais précédemment. Le constat est en effet important : en terme de contenu, il faut assurément distinguer le « chaud » et le « froid » et en terme de média, le paid, le owned et le earned… Christophe propose d’aller au bout de cette logique en coordonnant deux types d’équipe. L’enjeu sera par conséquent de trouver les bonnes articulations entre les deux… Avec encore une fois les bonnes personnes aux bons endroits. Je crois néanmoins et je le répète qu’il n’y pas de recette miracle, pas de « one size fits all ». Chaque entreprise a besoin d’une organisation sur-mesure de par son histoire, son agilité, ses talents, ses moyens… Je suis le premier à considérer la porosité entre les publics, mais n’oublions pas dans le même temps que chaque stakeholder aura toujours des attentes spécifiques.

Le BrandNewsBlog : Dans une interview que vous aviez accordée en début d’année dernière Julien*, vous souligniez l’importance pour EDF de nourrir son imaginaire de marque auprès des jeunes et de cibler tout particulièrement dans ses actions les millenials. Marque patrimoniale très forte auprès des plus de 35 ans et disposant d’une notoriété de 100% en France, EDF ne dispose pas de la même notoriété à l’étranger ni de la même image auprès des publics les plus jeunes. Pourquoi ce défi est-il si important pour votre entreprise et comment vous-y prenez vous pour intéresser/séduire les millenials ? Est-ce pour cette raison qu’EDF est aussi présente sur les réseaux sociaux et médias de nouvelle génération (Instagram, YouTube, Dailymotion, Konbini ou encore Melty…) ? Et en fonction de quels critères choisissez-vous d’investir ou non une nouvelle plateforme ? 

Julien Villeret : Oui, il s’agit d’un défi important pour EDF et à la liste que vous venez d’évoquer, il faut d’ailleurs ajouter désormais Snapchat, que l’on a particulièrement instruit en 2017 ainsi que le eSport, que nous investissons massivement. Il s’agit en effet de toucher, de sensibiliser les millenials, souvent au moment de leur premier choix d’un fournisseur d’énergie. Et il faut pour cela commencer par les entendre et les comprendre, sous peine de ne pas pouvoir les atteindre ni les convaincre, en pratiquant par exemple une communication « à l’ancienne ». Bref : il nous incombe de parler à tous nos clients, où qu’ils se trouvent, avec des contenus adaptés et de qualité.

Regardez l’âge moyen des téléspectateurs des grandes chaines de télévision : vous comprendrez vite que la majorité de nos concitoyens ne sont pas nécessairement devant le journal télévisé de 20h, en train de regarder un match le samedi après-midi ni le film du dimanche soir… Il nous faut être là où est l’audience.

Pour ce qui est du choix des contenus ou des canaux, il répond tout simplement à une logique de KPI. Comme pour toute initiative de communication, impossible de s’exonérer d’une réelle évaluation de celle-ci. Nos critères recoupent donc logiquement des questions d’audience (puissance et ciblage) et des questions d’affinité de nos publics avec nos contenus. Ainsi, sans un formidable fond documentaire (archives extraordinaires de grands ouvrages industriels, portraits…), nous ne serions jamais allés sur Instagram. Idem, pour prendre la parole sur Maddyness, il était indispensable que nous ayons des preuves tangibles de notre culture technologique et d’innovation ! Pour ce qui est de notre investissement dans le eSport, il répond à la fois à notre métier d’électricien et s’inscrit également dans notre soutien de longue date des sportifs français… Et je pourrais vous donner bien d’autres d’exemples de cette logique et cette exigence qui sont les nôtres.

Le BrandNewsBlog : En tant que directrice de la communication d’un Groupe et d’une marque en plein développement, présents dans 42 pays auprès de 43 millions de salariés et pas moins de 750 000 entreprises et collectivités, vous avez quant à vous Anne-Sophie vécu un moment important l’an dernier avec le lancement le 14 juin 2017 d’une toute nouvelle identité mondiale et le regroupement de toutes vos solutions transactionnelles sous la marque unique Edenred… Comment gère-t-on un chantier aussi considérable ?

Anne-Sophie Sibout : Ce fut en effet un moment important, à la fois pour l’équipe de communication et pour Edenred ! Difficile de résumer en quelques lignes la gestion de ce chantier, tant il a touché tous les niveaux de l’entreprise. Mais il a fallu travailler avec finesse sur ces trois dimensions de tout grand projet : l’organisation, l’implication des collaborateurs et enfin l’état d’esprit. L’organisation tout d’abord, parce qu’un projet aussi vaste nécessite de la méthode. On considère parfois les dircoms comme de purs créatifs ou des artistes, mais il faut avant tout savoir piloter des projets complexes en respectant des échéances et en associant les différentes parties prenantes au bon moment. L’implication, parce que nous avons su faire de cette refonte de marque une vraie aventure collective et collaborative. Les membres de notre comité exécutif et nos 50 directeurs de filiales ont été personnellement impliqués dans le choix de notre logo et de notre charte graphique : une véritable gageure, mais qui s’est avérée particulièrement payante.

Nous avons également travaillé durant plus d’un an avec des ambassadeurs de la démarche dans chaque pays afin de prendre en compte les réalités opérationnelles et de garantir l’effet « big bang » que nous souhaitions pour le jour J. Enfin, l’état d’esprit me semble une dimension essentielle : si de tels projets sont assez lourds à mener, il est courant que le voyage soit assez chaotique, même si la destination est belle :) Il me tenait donc à cœur de mener une conduite du changement exemplaire, dans le respect de chacun et avec une énergie positive tout au long du projet.

Le BrandNewsBlog : Avec son plan stratégique Fast Forward, Edenred s’est engagé dans un grand chantier de transformation, visant notamment à faire du digital une source de croissance majeure. Cela a-t-il impacté la façon dont vous avez géré le lancement de votre nouvelle identité mondiale ? Quel écho avez-vous donné à cet évènement en terme de communication interne et par ailleurs sur les réseaux et médias sociaux ?

Anne-Sophie Sibout : La refonte de notre marque, ou devrais-je dire de tout notre portefeuille de marques, car nous avons modifié plus de 300 logos le jour J, a été menée en lien constant avec la stratégie globale du Groupe, pour en faire un vrai sujet « business ». Le regroupement de tous nos programmes sous la marque unique Edenred, y compris des produits iconiques comme Ticket restaurant, traduit d’ailleurs l’accélération de notre transformation, et notre signature « We connect, you win » évoque à la fois la digitalisation, nos réseaux et les bénéfices que nous apportons (pouvoir d’achat aux utilisateurs et volume d’affaires aux commerçants notamment).

En ce qui concerne le lancement proprement dit, je ne disposais pas d’agence ni de budget spécifique… Nous avons dû être créatifs, déterminés et enthousiastes ! Après avoir travaillé dans le plus grand secret durant plusieurs semaines avec notre réseau de communicants, nous avons « levé la bâche » simultanément dans le monde entier le 14 juin. Sans achat d’espace, nous avons tout misé sur nos collaborateurs pour porter notre nouvelle identité, et le résultat a dépassé nos espérances : les 8 000 salariés d’Edenred ont porté un tee-shirt aux couleurs de notre nouveau logo dans 42 pays le jour J. Nous avons touché 23 millions de personnes sur les médias sociaux grâce à leur implication via le hashtag #edenredconnects. 

Le BrandNewsBlog : Directeur de la communication d’une des plus belles entreprises publiques françaises, mais aussi l’une des plus exposées dans les médias dès lors que survient une crise, comme le rappelait dans cette interview Vincent de la Vaissière, vous vous devez Julien d’être prêt à tout moment à « monter au créneau » pour défendre votre entreprise et sa vision. Quelle incidence cela a-t-il sur votre l’organisation de votre activité et comment anticiper ces crises de plus en plus fréquentes, du fait notamment du rôle d’accélérateur joué par les réseaux sociaux ? J’imagine que la veille et notamment la veille social media est primordiale, mais qu’il est également intéressant, en amont, de pouvoir cultiver des communautés d’influenceurs et de suiveurs susceptibles de relayer les messages de l’entreprise et d’en soutenir l’argumentation en cas de crise ? Quel conseil donneriez à vos confrères et consoeurs les moins aguerris pour gérer au mieux une crise ?

Julien Villeret : J’ai plus un avis que des conseils à donner. Je crois que le plus important, c’est de savoir articuler pertinemment la réactivité et la matière. Dit autrement, il s’agit de savoir marcher sur deux jambes : ne pas sacrifier le fond sur l’autel de l’immédiateté ; et en même temps répondre à cette exigence de « live » qu’impose l’époque en restant extrêmement agile. Tout l’enjeu pour une direction de la communication en situation de crise consiste d’ailleurs à trouver le juste équilibre, à réussir à articuler en permanence « chaud » et « froid », à « nourrir l’animal » sans confondre pour autant vitesse et précipitation… Les dircom doivent avant tout être des manageurs, y compris de crise.

Le BrandNewsBlog : On le mesure chaque jour davantage, le rôle des communicants est de plus en complexe. Comme je l’indiquais en introduction, d’un rôle basique d’émetteur et de « superviseur en chef » des messages sortants de l’entreprise, les dircom ont vu leur rôle et leur périmètre d’action s’étendre considérablement ces dernières années, pour devenir à la fois des « vigies » en mode crise quasi-permanent , « animateurs et émulateurs » (des contenus et prises de parole de l’entreprise), « chefs d’orchestre » (coordonnant les talents et impulsant les stratégies de communication)… Et il leur faut aujourd’hui pouvoir alterner ces casquettes de plus en plus rapidement. Pour arriver à faire tout cela, quelles sont les qualités / compétences que doivent absolument posséder ou développer les communicants et les dircom ?

Anne-Sophie Sibout : Nos casquettes sont en effet de plus en plus variées. Un bon directeur de la communication doit d’abord selon moi être humble : il est et doit demeurer avant tout au service des autres. Mais il doit aussi savoir dire non – un non constructif – et prioriser, car il est sollicité en permanence et toutes les informations ne vont pas intéresser. Il faut aussi avoir une bonne dose de psychologie et enfin du bon sens : le mieux est en effet l’ennemi du bien si l’on veut avancer.

Julien Villeret : De mon point de vue, le dircom doit jouer à plein son rôle de manageur. Manager, cela renvoie aussi bien à la structuration qu’au leadership : d’un côté, il doit définir la stratégie, organiser le travail, développer la performance, rationnaliser les choix en les évaluant ; de l’autre, son leadership doit permettre d’embarquer les parties prenantes – y compris internes – et d’entraîner les talents en créant de l’adhésion. Je crois qu’il s’agit en définitive des deux compétences majeures pour tout dircom. Pour le reste, il faut évidemment savoir laisser les équipes exprimer leurs talents !

Le BrandNewsBlog : L’accompagnement des dirigeants, des managers et des collaborateurs dans la transformation numérique de l’entreprise est une des dernières casquettes dont les dircom ont hérité. En quoi les communicants vous paraissent-ils légitimes à accompagner voire impulser la transformation digitale de l’organisation et comment montrent-ils l’exemple ? Pouvez-vous citer quelques initiatives et innovations lancées par vos équipes ? J’ai notamment pu voir que vous n’hésitiez pas Julien à solliciter les services d’influenceurs connus comme Emmanuelle Leneuf alias FlashTweet pour animer en live sur Periscope une présentation de votre grand prix EDF Pulse. Et je crois que vous intégrez de plus en plus la communication en temps réel dans la batterie de vos outils ?

Julien Villeret : Les communicants sont évidemment parfaitement légitimes sur le sujet de la transformation numérique. D’ailleurs – et c’est lié à la curiosité intrinsèque qu’exige notre métier – ils ont souvent l’antériorité de la digitalisation. Je me remémore mes premiers clients quand j’étais en agence : ils étaient au sein de leur entreprise les précurseurs qui s’intéressaient aux blogs, à la publicité online... Tout cela venait en effet par les équipes communication. Et puis, cela fait écho au leadership que j’évoquais à l’instant : un dircom doit aussi savoir entraîner les sphères dirigeantes. Cela relève de l’indispensable relation de confiance à développer entre le top management d’une entreprise et sa direction de la communication.

Pour ce qui est des initiatives, elles sont de tous ordres : cela passe aussi bien par un partage quotidien avec les équipes sur place et sur sites (Morning briefing), que l’instauration d’une Social Media Room qui rassemble les métiers et compétences de tout le Groupe, ou encore la participation massive de centaines de salariés chez EDF au programme Elevate de LinkedIn. Et nous ne cessons de nous outiller pour aller au rythme de nos publics, pour leur proposer du « live » par exemple. Car en effet, toutes nos prises de paroles publiques et nos évènements sont désormais visibles via Periscope.

Le BrandNewsBlog : Vous êtes tous les deux, ainsi que je l’indiquais en introduction, des communicants très en phase avec la nouvelle donne numérique et plutôt « hyperconnectés », sur les réseaux sociaux notamment. Pourriez-vous nous dire ce que vous apporte votre présence active sur les différentes plateformes sur lesquelles vous êtes présents ? Qu’en retirez-vous à titre personnel et professionnel ? Et avez-vous réussi à transmettre ce dynamisme et votre enthousiasme pour les réseaux sociaux aux dirigeants de vos entreprises respectives ? Je crois notamment que votre P-DG Jean-Bernard Lévy est un Twittos aguerri, Julien ?

Julien Villeret : Oui, Jean-Bernard Lévy partage beaucoup d’informations sur son compte @J_B_Levy. De même, il va à la rencontre de ses publics, que ce soit à l’extérieur d’EDF mais aussi auprès des salariés du Groupe. On oublie en effet trop souvent que Twitter reste aussi un canal pour l’interne… Plusieurs dirigeants de l’entreprise ont d’ailleurs suivi Jean-Bernard Lévy et n’hésitent plus à informer, à communiquer et à partager des points de vue sur les réseaux sociaux. Quand on est entouré d’experts, fréquemment exposés à des crises, la caisse de résonnance permise par les réseaux sociaux s’avère un bon outil pour ne pas se couper des réalités. Si les études d’opinion restent de formidables baromètres, les réseaux sociaux permettent de se constituer de formidables « capteurs » complémentaires. En ça, j’aime bien observer les gazouillis et autres publications des personnes que je suis sur les réseaux. Et participer à mon tour, bien évidemment !

Anne-Sophie Sibout : En ce qui me me concerne, je préfère être « connectée » plutôt « qu’hyperconnectée » et garder un usage raisonné des médias sociaux ;-) J’ai commencé à observer le fonctionnement de Twitter en « auditrice libre » il y a quelques années pour en comprendre les rouages. Puis je me suis lancée car l’expérience personnelle vaut toutes les formations ; j’avais besoin de me sentir légitime pour évangéliser les personnes qui me sollicitent parfois. Pour moi, les réseaux sociaux revêtent trois intérêts majeurs : ils permettent de réaliser une veille synthétique sur les sujets qui m’intéressent, d’avoir accès à un réseau élargi et qualitatif dans le monde de la communication, et représentent enfin une vitrine pour mettre en avant les initiatives d’Edenred.

Le BrandNewsBlog : Une autre tendance marquante de nos métiers est que ce que dit l’entreprise a tendance à devenir chaque jour jour moins important que ce qui se dit sur elle, dans les médias, dans la vraie vie ou sur les réseaux… A partir de ce constat, de nombreuses entreprises se sont lancées dans des démarches de brand advocacy et d’employee advocacy en particulier. Quel est votre degré de maturité sur ces sujets dans vos entreprise respectives ? Et quelles initiatives avez-vous pu lancer ou souhaitez-vous lancer à ce sujet ? Pourriez-vous également nous parler d’une initiative ou un projet en cours qui vous tient particulièrement à coeur, et sur lequel vous travaillez aujourd’hui dans votre entreprise ?

Anne-Sophie Sibout : Le lancement de notre nouvelle marque a été pour moi l’illustration parfaite de ce pouvoir de résonance formidable quand on entreprend une réelle démarche participative, plutôt que de faire du « collaboratif » un simple sujet de communication ! Il n’y avait jamais eu de programme « d’employee advocacy » chez Edenred. Nous avons touché 23 millions de personnes principalement grâce à l’engagement de nos salariés, qui se sont mis en scène aux quatre coins du monde sur tous les réseaux sociaux : Twitter, Linkedin, Facebook, Instagram… Nous sommes 8 000 collaborateurs : c’est à la fois beaucoup et en même temps, cela limite mécaniquement notre impact en terme d’amplification. Nous sommes pour le coup d’autant plus fiers du résultat que nous avons su obtenir ! Mon projet, en 2018, est de développer plus largement ce type de démarches participatives. A suivre, donc !

Julien Villeret : J’ai déjà évoqué quelques programmes d’ambassadorat interne. Nos Dirigeants sont encouragés à prendre la parole. Nos salariés sont alimentés en continu sur la stratégie du Groupe, sur les informations internes et externes importantes et reçoivent des argumentaires le cas échéant. Il est essentiel de bien les outiller et de les « armer » pour défendre leur entreprise au besoin et ne pas laisser dire n’importe quoi ; de leur donner par exemple « les billes » pour débattre autour du poulet du dimanche, pour vanter notre marque employeur ou bien pour partager nos valeurs.

Et puisqu’il ne faut retenir qu’une initiative ou un sujet me tenant à cœur, j’évoquerai volontiers l’exigence accrue de responsabilité qui doit animer tout communicant : cette responsabilité, véritable « licence to operate », s’avère fondatrice.

Le risque d’irresponsabilité et l’emballement parfois injuste – le fameux bad buzz – peuvent en effet s’avérer mortiphères pour toute organisation et désastreux pour tout business. Nous vivons nos quotidiens de communicants avec toujours plus d’épées de Damoclès au dessus de nos têtes. Il faut donc nous en prémunir en s’affirmant responsables dans tous nos actes. En ce sens, la récente initiative de l’Union des annonceurs avec la relance d’une charte responsable (le programme FAIRe) guidera nos prochaines actions avec toujours plus de force. EDF est un signataire fondateur de cette initiative de l’UDA. Cela nous oblige. Nous sommes tenus d’élaborer, de déployer et de respecter un code de communication responsable. Le nôtre compte cinquante engagements et propose une trajectoire vertueuse et ultra ambitieuse pour tous les communicants, et au-delà pour les pratiques au sein du Groupe EDF. Cette indispensable boussole devrait à mon avis nous permettre d’aborder plus sereinement tous les bouleversements que nous venons d’évoquer ensemble.

 

 

Notes et légendes :

* « Quels enjeux pour les dircom et leurs équipes en 2016 » ? Interview croisée d’Anne-Gabrielle Dauba et Pierre Auberger.

** « Quels enjeux pour les dircom et leurs équipes en 2017 » ? Interview croisée de Béatrice Mandine et de Benoît Cornu.

(1) Diplômé du CELSA (il est titulaire d’un DESS « Marketing & Communication Strategies »), Julien Villeret commence sa carrière en 1986 comme journaliste au sein du Groupe Pressimage / Medialoisirs, avant de rejoindre en 1989 l’agence Information & Entreprise, en tant que Consultant puis Associé. Il est nommé Directeur de l’information et des relations presse de SFR en 2007 avant d’en devenir le Directeur de la communication entre 2009 et 2014. Il est ensuite nommé Directeur de la communication Groupe d’EDF en décembre 2014, fonction qu’il exerce depuis lors aux côtés de Jean-Bernard Lévy, P-DG d’Electricité de France.

(2) Titulaire d’un Master 2 en communication du CELSA, Anne-Sophie Sibout débute sa carrière en 2004 au sein du Groupe Accor, comme Chargée de mission mécénat. Après une évolution au poste d’Attachée de presse ce ce Groupe, elle en devient la Responsable des relations presse et de la communication externe de 2008 à 2010. C’est en 2010 qu’elle rejoint Edenred, comme Directrice des relations presse et de la communication interne avant d’en d’être nommée Directrice de la communication en juin 2014, fonction qu’elle occupe depuis lors.

(3) Auteur de Superception, un blog de référence en communication que je cite régulièrement, Christophe Lachnitt est un expert en communication reconnu et expérimenté, qui conseille aujourd’hui de grands groupes sur leur stratégie de communication et leur transformation numérique, après avoir été dircom de plusieurs groupes internationaux (Alcatel Radio & Defense, Alcatel Optics, Alcatel Fixed Communications, Microsoft France et DCNS)

 

Crédits photos et illustrations : EDF, Edenred, The BrandNewsBlog 2018.

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