Une année de branding et de réputation (#1) : le costard XXL d’Abercrombie

Pour les rétrospectives annuelles, comme pour les soldes, la « fenêtre de tir » est par définition limitée. En commençant le 1er décembre ma revue « branding et e-réputation », peut-être l’aurai-je terminée avant que d’autres n’aient l’idée de s’y mettre ? En tout cas, il y a du grain à moudre…

Il faut dire que le cru 2013 a été particulièrement riche (d’où mon impatience à dresser l’inventaire). En matière de réputation, les scandales ont succédé aux rumeurs et les crises aux bad buzz. Dans ce « pôt pourri », les déboires d’Abercrombie & Fitch font certes figure de cas d’école. Mais la marque américaine n’est pas la seule à avoir « pris une veste XXL » cette année…

L’annus horribilis d’Abercrombie & Fitch

Il est des incendies qui revêtent, a posteriori, des significations opposées. Celui qui embrasa le siège de Publicis sur les Champs-Elysées, le 28 février 1972, fut pour Maurice Lévy l’occasion d’être remarqué par sa direction*, avant de connaître la fulgurante ascension qu’on connaît… Le feu qui a ravagé le week-end dernier la boutique Abercrombie des Champs conclut quant à lui une année cauchemardesque pour la marque. Son capital réputation et son cours de Bourse ont sévèrement reculé en quelques semaines seulement.

… La faute aux déclarations tonitruantes de son P-DG et à la décision de la marque, début mai, de retirer de ses rayons féminins les tailles XL et XXL. « Dans nos magasins, nous voulons des clients minces et beaux » avait alors affirmé sans rire Mike Jeffries, déjà auteur de propos discriminatoires par le passé. La « boîte à buzz » était ouverte : une avalanche de protestations et d’appels au boycott s’est abattue sur Abercrombie dans la foulée, via la toile et les réseaux sociaux, ternissant sérieusement l’image de la marque.

le-furet-du-retail-abercrombie-fitch1--2-

FitchHomeless2

Première conséquence : une dégringolade de 18 % de son cours de Bourse et un bénéfice en fort retrait au 2ème trimestre. Le 5 novembre dernier, à l’occasion de l’annonce des résultats du 3ème trimestre, Abercrombie a encore fait état de ventes très décevantes, en recul de 12 % globalement. Nul doute que le bad buzz du mois de mai et la grave crise qui s’en est suivie ont largement contribué à cette dégradation, même si la direction d’Abercrombie le nie et préfère imputer cette déconvenue à l’effet de la crise et à la « réduction des dépenses de consommation chez les adolescents et les jeunes ».

La « jurisprudence Abercrombie » : 5 enseignements à tirer de ce cas d’école en matière de réputation…

> 1/ Personne ne peut plus contester l’impact d’un bad buzz sur la santé d’une entreprise : quand bien même elle resterait « cantonnée » aux médias sociaux, une crise peut réellement être mortifère, même s’il est de notoriété publique qu’avant le scandale, Abercrombie traversait déjà une passe économiquement difficile (fermeture de plus de 100 magasins aux Etats-Unis depuis 2012…) ;

> 2/ Nulle entreprise, aussi cool soit-elle, n’est à l’abri d’un buzz dévastateur. La hype et le succès n’offrent aucune garantie de pérennité et constituent un faible rempart en cas de polémique. On constate souvent que les marques les plus « aspirationnelles » sont d’ailleurs celles au sujet desquelles leurs clients et les consommateurs s’expriment avec le plus de passion, en bien ou en mal ;

> 3/ Le fondateur d’une entreprise (ou son P-DG), aussi charismatique soit-il, n’est pas infaillible. Malgré leur génie marketing le cas échéant, les dirigeants sont souvent à l’origine de crises graves, d’où l’intérêt pour eux, comme pour tout salarié, de de se plier aux règles encadrant les prises de parole, édictées par les professionnels de la communication et des médias sociaux ;

> 4/ Le web « n’oublie rien » et aucune déclaration ne se perd… Une fois les commentaires polémiques de Mike Jeffries diffusés (au mois de mai)les internautes et journalistes ont rapidement exhumé ses anciennes prises de parole à caractère discriminatoire, amplifiant largement le bad buzz initial et la condamnation unanime de la marque sur les réseaux sociaux ;

> 5/ La créativité des internautes pour dénoncer une marque fautive et la force de la viralité sont sans limite. J’en veux pour preuve le succès fulgurant rencontré par la rondelette blogueuse Jessica Baker et sa lettre ouverte à Mike Jeffries (voir ci-dessous son pastiche de la pub Abercrombie, qui a fait le tour du monde) ou encore l’écho reçu par Greg Karber, un inconnu dont la vidéo virulente intitulée « Fitch the homeless » (vue plus de 10 millions de fois sur YouTube) incite les gens à donner aux sans-abris les vêtements portant le sigle Abercombie & Fitch…

a6f979991dc5cb4aa737e2a52bc19343

abercrombie-fitch

A lire prochainement sur le BrandNewsBlog :

Ryanair, Spanghero, FedEx, GoldenCorral… ces autres marques qui ont fait le (bad) buzz

* Ingénieur informaticien à l’époque, Maurice Lévy a l’initiative d’archiver l’essentiel des données de son entreprise sur bande magnétique. Grâce à cela, il permet à Publicis de se remettre en huit jours de l’incendie dévastateur de son siège social. Cette réussite contribue à le faire remarquer par Marcel Bleustein-Blanchet. Dès 1973, Maurice Lévy est promu au conseil de direction comme secrétaire général, avant d’être nommé directeur général adjoint de Publicis en 1975 puis directeur général en 1976.

(Crédit photo : Jessica Baker, X, DR)

Inaccessible, arrogante mais glamour : la France vue par les étrangers

Les graphes ci-dessous, récemment publiés par l’excellent magazine Tank sont issus de l’étude BrandAsset Valuator réalisée par l’agence Landor*. Ils illustrent bien le chemin qui reste à parcourir pour parfaire l’image de notre pays, en particulier dans l’optique de la construction d’une « marque France » (voir ici et ici mes précédents articles à ce sujet).

En effet, si une marque peut être définie comme « l’ensemble des perceptions qu’en ont ses publics », le verdict que livrent nos partenaires anglais, allemands, américains et brésiliens, résumé de manière très visuelle ci-dessous, est sans appel. Et le décalage entre l’image perçue par les Français eux-mêmes et la « réalité » renvoyée par nos partenaires est particulièrement riche d’enseignements…

France 7

France 6

A l’image de certaines de nos marques de luxe, qui incarnent si bien l’identité et l’image nationales, la France souffre en premier lieu d’une image « inaccessible », « élitiste » voire « arrogante ». Le « glamour », le « charme » et la « sensualité » nous sont certes unanimement reconnus. Mais la plupart des pays nous créditent aussi d’une « note » plutôt faiblarde en matière de modernité, de fiabilité… et de confiance (!)

Un « léger » décalage de perceptions avec le reste du monde ?

De quoi s’interroger, évidemment, sur le décalage entre l’image perçue par les Français eux-mêmes (les qualités qui caractérisent leur pays et dont ils s’enorgueillissent, voire les légers défauts) et la perception qu’en ont les étrangers… Dans la démarche d’élaboration d’une marque et d’un « récit » crédibles pour la France, il sera évidemment indispensable de tenir compte de ces décalages et de travailler sur les axes de progrès qui en découlent. Faute de quoi notre marque nationale risque de sévèrement « patiner au démarrage »…

Seul baume au coeur : il est manifeste que les allemands (comme d’autres peuples, très certainement) ont une image globalement très sympathique de notre pays. « Charmante », « unique », « sympa », « glamour » et « amicale » : telles sont les belles qualités de la France pour nos amis d’outre-Rhin (même si ceux-ci ne sont pas plus convaincus que les autres pays par notre fiabilité et notre performance).

Bref, il y a du pain sur la planche, de toute évidence ;-). Mais aussi de beaux atouts à mieux valoriser encore !

Les 5 points forts et points faibles de la France vus par les étrangers :

graphe11

graphe10

* Graphes extraits du dossier spécial « marque in France » du magazine Tank (n°6 – Automne 2013)

NB : le BrandAsset Valuator est considérée comme la plus large base de donnée mondiale portant sur la performance et la perception des marques. Les données quantitatives ci-dessus sont issues d’un questionnaire auprès d’un échantillon représentatif de consommateurs (soit 1 565 répondants en France, 1 516 en Allemagne, 1 591 aux au Royaume-Uni, 13 391 aux Etats-Unis, 3 012 au Brésil).

(Crédit infographie : Tank / agence Landor)

Lumineuse, inspirée et résolument arty : la triple réussite de l’exposition Miss Dior

IMG_4132

Il ne reste plus qu’un week-end pour découvrir l’exposition éphémère « Miss Dior » au Grand Palais. Du 13 au 25 novembre, la maison de l’avenue Montaigne met en scène 66 ans de créations en multipliant les références au passé et aux grands « mythes » de la marque et en se projetant dans le foisonnement de la création et de l’art contemporain. Une belle démonstration de filiation et « d’hybridation » entre l’ancien et le moderne, le singulier et l’universel… Et une triple réussite en matière de scénographie, de storytelling… et d’affluence.

La double symbolique de la courbe et de la passerelle

L’expo commence par un joli clin d’œil. En choisissant la galerie « Courbe » du Grand Palais, la maison Dior ne pouvait rendre un hommage plus approprié aux lignes chères à son créateur. Celles de ses robes et chapeaux les plus célèbres, dont les modèles et dessins rythment la déambulation. Dans cet espace très « haute-couture », idéalement configuré pour célébrer cette marque, le dialogue et les passerelles sont omniprésents entre la personnalité et l’univers de « Christian », son travail et le monde de l’art.

Escaliers de métal, jeux sur les plans et les niveaux, on peut commencer par le « pont supérieur ». Une première perspective où l’on redécouvre le Christian Dior galeriste (son premier métier). Ami des plus grands artistes de son époque, Dior exposa notamment Dali, Man Ray, Giacometti, Buffet, Miró…

MD3

Un storytelling efficace, l’hybridation de la marque et de l’art contemporain

Au rez-de chaussée, l’histoire et le mélange des perspectives continuent. Ce sont les autres facettes de « l’esprit Dior » et de Miss Dior, le premier parfum conçu par Christian, dont la fragrance « culte » fut vaporisée à l’occasion du premier défilé en 1947. L’expo ne manque pas de rappeler que dès cette époque, les plus grandes stars hollywoodiennes furent associées au succès de la marque. Une tradition qui se perpétue aujourd’hui avec les visages des nouvelles ambassadrices Natalie Portman, Jennifer Lawrence, Mila Kunis ou Marion Cotillard.

Mais la vraie bonne idée de l’expo réside évidemment dans le travail de collaboration effectué avec 15 des plus grandes artistes contemporaines, dont les contributions sont présentées dans la galerie et qui font écho à l’histoire de Dior. Un hommage lumineux, pertinent et souvent spectaculaire à Dior le mécène.

…. Je n’en dis pas plus : allez admirer ces œuvres au Grand Palais si vous le pouvez (expo gratuite).

Une affluence record ?

Evidemment, « l’artification » et la « muséification » des marques de luxe n’est pas une découverte. Ce genre d’initiatives s’inscrit dans la lignée d’une série d’expos (plus ou moins réussies) ces dernières années. L’enjeu pour les marques ? Au-delà du nombre de visiteurs, diversifier les expériences de marque vécues par les clients et ancrer les références, l’imaginaire et le storytelling de la marque dans l’esprit du grand public… en valorisant son patrimoine. Une stratégie qui s’inscrit à la fois dans la « tradition » et le renouvellement du marketing du luxe dont j’ai parlé récemment (voir ici et ici mes 2 précédents posts à ce sujet).

… Aux dernières nouvelles et selon les indications que m’a données le Musée, « Miss Dior » ferait déjà mieux en termes d’affluence que bon nombre d’expos précédentes : soit 3 000 visiteurs par jour le week-end dernier et 2 000 par jour cette semaine (à confirmer). A suivre donc, car le match des marques de luxe dans ce domaine est sans doute loin d’être fini, vus le succès et l’accueil du public !

Le top 3 des expos de marques à ce jour…

  • 1 ) « Savage Beauty » (Metropolitan Museum de New York – 2011), dédiée à l’Anglais Alexander McQueen => 661 500 visiteurs en trois mois.
  • 2) Rétrospective Yves Saint Laurent (Petit Palais – 2010) => 300 000 visiteurs (second record de visites depuis Toutankhamon en 1973), avec 300 000 visiteurs
  • 3) Expo Vuitton (Arts décoratifs – 2012) => 200 000 visiteurs

Pour aller plus loin : découvrez cet excellent article du Monde sur la valorisation du patrimoine des marques de luxe, dans lequel on retrouve une interview de Philippe Le Moult, responsable de « Dior héritage », le service des archives de Dior en charge de la conservation et du développement de son patrimoine…

MD7

MD6MD4

MD5

Crédit photo : Esprit Dior – TheBrandNewsBlog

L’improbable leçon de branding de Nabilla

Impossible de lui échapper. Un an après sa sortie des Anges de la téléréalité, Nabilla était partout ces dernières semaines : sur les plateaux de télé pour assurer la promo de son livre, sur la chaîne NRJ12 où elle démarre sa propre émission, à la Une des magazines… L’occasion pour le BrandNewsBlog de livrer un rapide (et forcément subjectif) « brand décryptage » du phénomène.

nabilla2

Nabilla, Xième starlette de la télé-réalité ou véritable branding queen ?

Ses proches le répètent à l’envi : non, Nabilla n’est pas la nouvelle Loana. Sa popularité ne retombera pas comme un soufflet trop vite sorti du four car c’est une « bosseuse ». Virtuose du personal branding*, elle disposerait selon eux de toutes les armes pour aller loin… La preuve par trois :

1) Elle est devenue célèbre en une phrase. Son taux de notoriété spontanée approche les 100%. Après avoir « subjugué » les téléspectateurs par sa richesse lexicale et son bagout, sa formule « culte » est tombée dans le langage courant en contaminant les cours de récré et les cafét’ d’entreprise en moins de temps qu’il n’en faut pour dire ALLÔ. La « conquête » a été si rapide que personne ne se souvient comment on est tombé dedans, elle la première. Sur Internet et les réseaux sociaux, c’est à l’avenant : déjà 5 820 000 résultats en googlant « Nabilla », 501 000 abonnés sur Twitter, 485 000 likes sur Facebook, etc. Une omniprésence qui amuse ou agace.

2) « Même quand elle n’est pas là, on ne parle que d’elle ». Hallucinant de voir le temps d’antenne qui lui a été consacré récemment, même dans les émissions de TV et de radio qui n’avaient pas réussi à la booker comme invitée. Il faut croire que Nabilla remplit idéalement « le temps de cerveau disponible » des téléspectateurs, pour reprendre l’expression chère à Patrick le Lay. Les médias qui lui ont fait confiance, comme NRJ 12, ne s’y sont d’ailleurs pas trompé.

3) Elle maîtrise son image et sa marque sur le bout de ses (faux) ongles. « Tout fait marque », écrivait récemment Jean-Noël Kapferer. Le 11 mars dernier, Nabilla a fait sourire en déposant auprès de l’INPI (Institut National de la Propriété Industrielle) son expression Allo t’es une fille t’as pas de shampoing c’est comme si t’es une fille t’as pas de cheveux. A posteriori, sa prudence s’avère plutôt clairvoyante, ce simple dépôt empêchant qui que ce soit d’utiliser sa phrase fétiche à des fins commerciales, sous peine de lui reverser de copieuses indemnités. Or on ne compte plus les produits « dérivés » de l’expression, qu’ils aient obtenu ou non l’aval de Nabilla. Et le titre de son émission sur NRJ12 reprend d’ailleurs le concept du « Allô ».

Côté personal branding, ses proches se plaisent à dire que Nabilla aime tout contrôler de son image. D’ailleurs, du haut de ses 20 ans, elle promet déjà qu’elle va mettre bon ordre dans sa conduite, ne serait-ce que pour l’exemple donné à ses fans : Quand elles me disent « Je veux te ressembler plus tard », je ne veux pas qu’elles ressemblent à une traînée !

Valeurs « au top » et marque « en toc »… ou bien le contraire ?

Qu’on ne s’y trompe pas, Nabilla n’est pas devenue une sainte en sortant des Anges de la télé-réalité. Sa dernière interview accordée au magazine Télé star est de ce point de vue édifiante… Lui parle-t’on de son salaire pour son émission Allô Nabilla : « Quand je regarde les salaires des animateurs dans les magazines, je gagne plus… Heureusement, avec tous les efforts que je fais ! » (…) Et au sujet de ses anciennes copines Ayem et Amélie : « Même si je les considère toujours comme des amies, ces filles ne m’apportent rien… Quand tu as envie de te focaliser sur le travail, ces gens-là, tu n’en as plus besoin« . Quant à l’émission qui l’a lancé, pas question de la refaire : « J’ai vécu avec des colocs pendant six mois, ça puait, ils étaient dégoûtants, j’ai assez donné« .

Porteuse de belles valeurs, constante en amitié et subtilement raffinée… Ouf, on a eu un moment de doute ! Un peu plus et on aurait cru, à la lire une certaine presse, que Nabilla était vraiment différente des autres rejetons de la télé-réalité…

* l’art de développer et promouvoir sa marque personnelle

Crédit photo : 123RF – TheBrandNewsBlog

Le luxe déchaîné, ou comment les marques françaises de luxe font leur révolution culturelle

Poussées par l’émergence d’une nouvelle typologie de clients (les « consommateurs romantiques ») et par le développement du luxe de masse, les grandes marques et « maisons » françaises se réinventent. Elles le font pour la plupart de manière discrète et détournée. Et pour certaines, de façon plus affirmée, en s’affranchissant des « dogmes » et codes qui régissaient jusqu’ici le marketing du luxe (pour retrouver la liste des 5 grands dogmes du luxe à la française, lire ici mon précédent post).

Capture_d_e_cran_2013_10_04_a_20.26.54

Les conséquence de ces bouleversements sont de 3 ordres* :

Les marques se permettent de jouer sur les prix, la rareté et l’accessibilité de leurs produits. Le joaillier Mauboussin affiche des prix cassés en 4 x 3 dans les couloirs du métro ; les plus grandes maisons se lancent dans la vente en ligne (une audace impensable il y a encore quelques années, tant le web était considéré avec dédain et méfiance, car trop « grand public »). Hermès, par exemple, commercialise désormais sur son site ses accessoires et cravates, qui sont livrés sous 3 heures à ses clients parisiens. Autre exemple : dans un pop-up store voisin de son flagship des Champs-Elysées, Guerlain propose à ses clients une nouvelle expérience : un accès direct aux produits que l’on peut toucher, sentir, essayer, dans un espace polysensoriel à la déco pop et acidulée, etc.

La mobilité, l’hybridation, le « disparate » prennent la relève du luxe guindé. Abandonnant les registres ostentatoires et « statutaires », les marques épousent les goûts et attentes du consommateur romantique en mélangeant les catégories d’objets, les gammes de prix et les styles. Moins « intemporelles », elles captent l’air du temps en multipliant les sorties de produits et les séries limitées… sans dénaturer leur esprit originel. Dans cette « tension » permanente entre leur patrimoine et le temps court de la mode, l’arrivée d’un nouveau directeur artistique (comme celle de Nicolas Ghesquière chez Louis Vuitton par exemple) constitue évidemment un enjeu de taille. Les stylistes-stars embauchés par les grandes maisons n’ont pas seulement pour mission de réinterpréter les codes de la marque. Ils doivent aussi « l’emmener » vers de nouveaux clients, en modernisant ses références.

Les codes de la grande consommation font irruption dans la communication des marques. Moins intransigeantes sur les impératifs d’homogénéité de leurs discours, les marques de luxe alternent les différents registres (chic, vulgaire, glamour…) et cultivent les dissonances. Cette tendance est nette sur leurs sites web et comptes sociaux, où elles opèrent parfois en hiatus complet avec le reste de leur communication… Sur leur plateforme http://www.chanel-confidential.com et http://www.guerlain-makeup.com, Chanel et Guerlain proposent ainsi à l’internaute une relation connivente, voire intimiste et complice, en décalage avec l’image plutôt froide renvoyée par leurs boutiques et leurs campagnes pub. Les vidéos décalées présentes sur le site d’Hermès illustrent le même mouvement. Dans la pub, les emprunts à la culture populaire et « vulgaire » sont désormais légion. Chanel choisit comme ambassadrice l’égérie punk Alice Dellal pour son sac Boy, Lanvin la musique du rappeur Pitbull pour une de ses collections. Chanel et Dior reprennent avec humour les codes des jeux vidéo dans leurs campagnes Here comes the beauty pack et Dior games… Bref, « l’hybridation » bat son plein.

Vers la fin du modèle français du luxe ?

Libérées de leur « chaînes », les marques françaises intègrent et orchestrent la dissonance au coeur de leur identité, s’insèrent dans un rythme temporel plus soutenu et mettent en scène une multiplicité de facettes. Esthétiquement, elles s’ouvent à de nouveaux registres pour s’en enrichir : comique, arts populaires, jeux sur les corps et les formes… Ce faisant, elles alignent chaque jour un peu plus leur modèle sur celui de certaines marques anglo-saxonnes, comme Burberry.

Faut-il y voir une perte d’influence de notre modèle national ou une conséquence logique de la mondialisation ? Il est trop tôt pour le dire. En s’adaptant aux nouveaux profils de consommateurs et à l’internationalisation, les marques françaises risquent certes de perdre un peu de leur âme. Mais si c’est le prix à payer pour survivre et rester leaders sur les marchés émergents notamment, faut-il s’en offusquer ? Tous les modèles doivent évoluer, surtout ceux qui marchent… avant d’être passés de mode.

* Exemples et illustrations repris de l’ouvrage de Marine Antoni, Le luxe déchaîné – De l’hernanisation des marques de luxe, Editions Le bord de l’eau – 2013

Crédit photo : Louis Vuitton, X, DR